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Vincent

mercredi 22 août 2007, par Stéphane Partiot

Ton prénom répandu sur le sol cireux
Vincent
Et ce lent sanglot du vent qui saigne.

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MP3 - 2.4 Mo

I.

Fenêtres — fanons — la gueule ouverte sur le ciel
 
Gris bleu gris vert blanc
Tu vomis l’odeur des couleurs du peintre
Couvercle d’une marmite à confiture qui siffle et qui rougit
 
Tu étais fier alors, tu portais tes tableaux comme des colliers de pierre
Mais la rougeur des tournesols, le dos des paysans
Dressent contre le toit leurs poutres de lumière
 
Et tu hurles maintenant que des rires percent la membrane du toît.
 
Le nom de Vincent s’agite sous les vitres
 
Je viens te tuer, vieille baleine de pierre
Je viens soustraire, soulever tes cloisons
Rendre poussière la ville comme on abat des murs
 

II.

The Cottage, 1885
 
Ton cri de vieille femme — une béance — s’accroche au gros menton du touriste. Ils n’entendent pas ton cri. Ton cri :
 
-- Passez ! Passez ! Passez votre route !
Écrasez donc les roseaux pourris.
Vous n’aurez jamais l’envers de mes murs de torchis.
De mes robes de torchis.
De mes yeux de torchis.
Passez ! Passez...
 
Les arbres se cassent, le ciel
Est fermé comme un mur
-- Passez ! Oubliez-moi...
Oubliez le torchis !
 

III.

Autoportrait au chevalet
 
Mais ton cadre. Il n’est pas droit ton cadre.
Si tu peins des losanges, des losanges te peignent
Vitreux
Plus losange que les losanges
Losangulaire bleu puis vert
 
Tes lèvres rhombes sont pleines de peinture
Tu l’as embrassé, n’est-ce pas ?
Le grenat du chemin
Le sang du tournesol
 

IV.

Two Women in the Moor lifting potatoes
 
Le ciel nous casse le dos
La tourbe nous casse le dos
La charrette — la charrette nous casse le dos.
 
Riez donc : le cadre nous casse le dos
Amsterdam, même, nous casse le dos
C’est le temps qui vous ment.
 
Mais ce qu’ils ne voient pas
Peintres, prophètes ou bureaucrates
C’est que notre dos,
Notre dos porte le monde.
 

V.

Head of a woman, 1885
 
Approche, mon grand.
Un regard,
Un regard encore.
Creuse donc mon corps crucifié
Crache.
 
Je suis une ombre de femme
Infinie comme je te vois
Je suis celle que tu persécutes.
 
Ah, va-t’en !
T’es pas un homme, petit
T’es pas celui qu’il me faut
 
Je vois ton épaule mais je n’la vois plus.
D’ailleurs je n’parle plus de moi
Vois, petit : j’attends.
 

VI.

Glass with yellow roses
 
Posées, brutales, comme des glaneuses, sur un coin de table en labours.
Redressez-vos cous contre le verre. Que voyez-vous ?
Une femme d’ocre, et nue comme vos soupirs.
 

VII.

Tournesols
 
Un bouquet de femmes, ficelées comme des putains
Envasées
Un bouquet jaune et rouge.
 
Mais c’est qu’on fâne, mes jolies !
Allez, pleurez — qui vous entendra ?
Qui vous comprendra !
 
-- Shhhffff
Shff shfffgk
Vous qui passssez
Vous tous qui passssez
Parlez nous de Vinsssent ssssi vous l’avez connu
Dites nous qu’il sss’est trouvé une gentille femme
Dites nous qu’on l’a aimé.
Ne nous parlez plus de sssang
 

VIII.

Kneeling écorché
 
La terre écrasée sous ton genou — ocritude d’un corps qui entreprend sa liquéfaction
 
Je t’ai vu dénoircir au pinceau la plaque avide du temps.
Tu te courbais à l’envers pour frapper des silences.
 
Maintenant
Les corbeaux de la peur se tapissent entre tes muscles rouges
Plus rouges que ton sang
Qui n’en finit pas de déborder des cadres
Dans les cadres, sur le blé.
 
Ton prénom répandu sur le sol cireux
Vincent
Et ce lent sanglot du vent qui saigne.
 

XIX.

Sursauts de pierre — convulsions.
Ta bouche crache du mauvais vin.
Est-ce que personne ne peux te voir mourir ?