Accueil > Pères & Mères (nos modèles, nos héros, nos saints, nos valeurs) > Jean-Marie Drot le Magnifique

Jean-Marie Drot le Magnifique

samedi 10 novembre 2007

JEAN-MARIE DROT ou le Dernier Chantre du PAF

« Paris change ! mais rien dans ma mélancolie / N’a bougé […], tout devient pour moi allégorie […]. »
Charles Baudelaire, « Le Cygne », II, in « Tableaux parisiens », in Les Fleurs du Mal.

Inespéré !… Un monument, qui peut, depuis peu, enrichir les bibliothèques, les vidéothèques des amateurs qui survivent encore tant bien que mal, ici et là, par îlots, par poches de résistance à la crétinisation généralisée… un événement pour ceux qui tentent encore d’échapper à « la machine à décerveler » qu’est devenue la télévision, on pourrait dire un événement culturel majeur dans le désert actuel ambiant : la publication en DVD aux éditions DORIANE FILMS (www.DorianeFilms.com) de la série complète des treize émissions mythiques de Jean-Marie Drot : Les Heures chaudes de Montparnasse. Deux coffrets respectivement de 360 et de 395 mn, au prix de 35 euros chacun. Six DVD en tout, dans la version colorisée des années 80.

Chaque civilisation, jadis, pour prétendre vraiment exister et se continuer, avait ses aèdes, ses chantres ; elle les chérissait. Dans le chef d’œuvre de 1987 que sont Les Ailes du désir de Wim Wenders et Peter Handke, tourné dans le Berlin qui est à la veille d’assister à la chute du mur, sur Postdamer Platz réduite à l’état de terrain vague… ou dans les travées et les escaliers de la Bibliothèque centrale… côtoyant les Anges sans le savoir mais le pressentant, un vieux chantre erre à la recherche du passé, qui sait que sans lui, sans son chant, la réalité ne peut exister véritablement, être au monde véritablement, et surtout se transmettre : « Où sont mes héros, où êtes-vous mes enfants ? Où sont les miens, les obtus, ceux des origines ? Appelle-moi, Muse, le pauvre chantre immortel qui, abandonné des mortels qui l’écoutaient… perdit la voix… lui qui, de l’ange du récit qu’il était, devint l’aède ignoré ou raillé au-dehors, sur le seuil du no man’s land [1]. »

En 1960-61, voyant que le Montparnasse de « L’École de Paris » : celui des artistes juifs de la diaspora de la Mittel-Europa, celui des cubistes, celui des futuristes, des instantanéïstes, celui des dadaïstes et des surréalistes, celui des Américains de Paris… était en train de disparaître, Jean-Marie Drot a compris que le nouvel outil de l’aède et du chantre pouvait être la caméra. Il est allé sur le lieu des combats les plus fulgurants de l’avant-guerre, de la “Grande” guerre puis des « années folles », dans ce Paris qui avait été alors la capitale artistique du monde sans conteste et qui n’est plus rien aujourd’hui. Il a filmé les combattants encore vivants, leurs compagnes, leurs amis et leurs amies ; il a interviewé qui de droit pour réveiller les ombres encore vivantes alors des morts, de celles et ceux qui étaient tombés en héros au champ d’honneur de la bohème artistique, et l’on voit défiler ainsi :

la douce et distinguée Aïcha, modèle de Pascin, Jacqueline Apollinaire, Louis Aragon, Alexandre Archipenko, Georges Auric, l’effarant, l’épatant Jean-Louis Barrault, Sylvia Beach, Pierre Bertin, Pierre Albert-Birot, Roger Blin, Brassaï, Pierre Brasseur, Victor Brauner, Gabrielle Buffet-Picabia, Madeleine Castaing, Blaise Cendrars, Marc Chagall, Charcoune, Chériane, Madame Léon-Paul Fargue, Claudine Chomez, Henri Cliquet-Pleyel, Jean Cocteau, William Copley, Lumia Czekowska, Damia, André-Rolland de Réneville, Sonia Delaunay, Youki Desnos, Marie Dubas, Marcel Duchamp — hélas ! l’inévitable !… à la "descendance" innombrable, héritier de son esprit de porte-bouteilles et d’urinoir, — Marcel Duhamel, Dunoyer de Segonzac, Ilia Erhrenbourg, Max Ernst, Jacques Février, Maurice Fombeure, Foujita, Théodore Fraenkel, Mademoiselle Garde, ce vieux putain d’antisémite de Georgius, Alberto Giacometti le magnifique !… Jean Hélion, Maurice Henry, Pierre Hiegel, Georges Hugnet, Armand Huysmans, Anatole Jakovsky, Daniel-Henri Kahnweiler, Joseph Kessel, Michel Kikoïne, Pinchus Krémègne, l’abbé Morel, Fernand Ledoux, Léopold Lévy, Jacques Lipchitz, le Professeur Henri Mondor, Pierre-Mac Orlan "le patron", Mané-Katz, André Masson, Grégoire Michonze, Darius Milhaud, Juan Miro, Jeanne Modigliani, Jean Mollet avec son crâne d’œuf, Mondzain, Marie Monnier, "la belle" Fernande Olivier, la très belle Meret Oppenheim, Chana Orloff, Georges Papazoff le rubicond, Francis Poulenc l’aérien, La Princesse François de Polignac, Mario Prassinos, Jacques Prévert qui n’est pas un con (c’est Houellebecq qui en est un), Man Ray, Jacques Renoult, Madame la Duchesse de La Rochefoucault (et pourquoi pas, après tout !…), André Rouveyre, André Salmon, Henri Salvador (déjà !…), Émile Savitry, Michel Seuphor, Gino Severini et son chapeau de papier, Madame Severini, Philippe Soupault (tellement moins con que Breton), Jeanne Survage, Léopold Survage, Germaine Tailleferre, Virgil Thomson, Jean Tissier, Thérèse Treize, Elsa Triolet, Tristan Tzara, Roger Vailland, Kees Van Dongen désabusé et blasé, Ornella Volta, Patrick Waldberg, l’excellent et irremplacé Jean Wiener, Roger Wild, Kikou Yamat, Jeanne-Yves Blanc, Ossip Zadkine le magnifique, Zelikson… Et les ombres tutélaires bien sûr d’Amadéo Modigliani, de Chaïm Soutine, De Pascin… et, pourquoi pas, d’Apollinaire, même si on peut lui préférer son cadet Cendrars, et pour cause !…

Cela fait beaucoup, beaucoup de présences très présentes… beaucoup de figures, de grandes figures comme on en fait plus, de "personnages" ?… Certes !… Et ils ne sont pas tous cités là, non : au total, ils sont plus de cent cinquante qui revivent là, devant nous…

En revoyant ces émissions, suspendu quasiment à chaque seconde du tournage par ces quasi apparitions d’hommes et de femmes d’un autre âge, qui semblent ne plus devoir exister jamais hélas ! — aujourd’hui : où auraient-ils encore leur place ? —, on se sent presqu’incrédule, on se dit qu’on doit rêver : non, il n’est pas possible que cela ait pu avoir lieu, que cela ait pu exister : cette intelligence qui jaillit, pétille… éclaire !… cette effervescence, cette foi dans l’Art, cette foi dans l’avenir et dans la création, ce respect du génie, cet humanisme cosmopolite, cette fraternité de « clochards célestes », ces amours mirifiques de Pierrots et de Colombines habillées de nippes de trois sous et montant à l’assaut du ciel pour réveiller la Lune et les étoiles, pour inventer au monde : et la Rédemption, et la Grâce !

En revoyant ces émissions et en songeant qu’elles ont été diffusées alors en prime time, à 20 heures 30, sans que les Françaises, les Français moyens d’alors y trouvent à redire, bien au contraire !… on se dit qu’on a dû rêver là aussi, que cette France, que cette époque-là, que cette jeunesse-là — même si c’est la nôtre — n’a pas dû exister. On se demande aussi en la comparant à la brave, à la pauvre jeunesse d’aujourd’hui qui n’y peut mais, qui n’est pas responsable de son inculture quasi absolue, comment on a pu faire pour être descendu si bas, pour en être arrivé-là !… Et, là… là on se dit qu’il doit bien y avoir des responsables, des à qui on pourrait un jour demander des comptes, qui traînaient, qui auraient traîné par hasard, dans certaines universités, dans certains ministères, à de certaines directions des chaînes… mais c’est là un autre sujet : un « ordre du jour » à venir, un « ordre du jour » prochain, oui, tout proche.

Restons un temps dans l’enchantement encore, c’est devenu si rare !… Rêvons encore un peu, sans se lasser jamais, cette réalité « magique » oui, qui a véritablement existé. Et, l’on se repasse les documentaires, les films, en boucle presque… et, c’est comme si Jean-Marie Drot nous susurrait à l’oreille, nous disait avec le vieux Chantre rêvé par Peter Handke :

Le monde paraît se noyer dans le crépuscule, mais je raconte comme au début, dans ma monodie, qui me soutient, par le récit épargné des troubles du présent et protégé pour l’avenir. C’’en est fini du grand souffle de jadis, du va-et-vient à travers les siècles. Je ne peux plus penser qu’au jour le jour. Mes héros ne sont plus les guerriers et les rois, mais les… … choses de la paix, toutes égales entre elles. […] Mais nul n’a encore réussi à chanter une épopée de la paix. Pourquoi la paix ne peut-elle pas exalter, à la longue, ne se laisse-t-elle pas raconter ? Renoncer ? Si je renonce… l’humanité perdra son conteur. Et si jamais l’humanité perd son conteur, elle perd du même coup son enfance [2].

Pour ma génération, avec les flamboyants Max-Pol Fouchet, Claude Santelli, vous fûtes l’un de nos grands conteurs de la télévision humaniste Jean-Marie Drot. Mille fois soyez-en remercié auprès du Dieu Méliès et de ses Anges, dont Jean Renoir… qui ont le temps, qui vous attendent. Prenez tout votre temps surtout, même si l’époque est sombre : puisque rétrospectivement, grâce au petit miracle technique des DVD, vous l’illuminez encore. Dépositaires de ce que vous nous avez confié « pour les siècles des siècles », nous, comment pourrions-nous oublier, vous oublier… les oublier ? Grâce à vous, ils sont encore là, et, tout n’est pas perdu encore…

J. L. C.

[Comme un bonheur n’arrive jamais seul, celles et ceux qui voudraient se trouver dans la présence fécondante et onirique des œuvres des peintres de « L’École de Paris » peuvent se rendre jusqu’au 6 janvier 2008 à l’exposition Les Heures chaudes de Montparnasse, organisée au Musée du Montparnasse, 21, avenue du Maine, 75015 Paris, en l’honneur de Jean-Marie Drot, pour rendre hommage à son travail documentaire patrimonial irremplaçable. Des projections ont lieu sur place, parmi les œuvres.]


[Pour prolonger votre lecture : un hommage à Chaïm Soutine, intitulé : Soutine soûl : http://utopiktulkas.free.fr/polaire/spip.php?article63]


[1.— Peter Handke-Wim Wenders, Les Ailes du désir, éd. Jade-Flammarion, Paris, 1989, p. 63-64.

[2.— Peter Handke-Wim Wenders, Les Ailes du désir, éd. cit., p. 60-61, passim.