Accueil > Pères & Mères (nos modèles, nos héros, nos saints, nos valeurs) > Modi le Maudit

Modi le Maudit

vendredi 11 janvier 2008, par Jean-Louis Cloët

Un autre volet de l’ensemble poétique consacré à L’École de Paris : Modi le Maudit ; trente-six tableaux d’Amédéo Modigliani, trente-six poèmes qui les éclairent. Le recueil date de 1984 ; jamais publié, il avait été salué par Pierre Seghers à qui je l’avais présenté : « Modigliani est là debout devant moi. »

[Corrélats : Soutine soûl : http://utopiktulkas.free.fr/polaire...
Jean-Marie Drot le Magnifique : http://utopiktulkas.free.fr/polaire/spip.php?breve26]


PORTRAIT DE CHAIM SOUTINE

Il a l’air d’un jeune mort dans
sa veste couleur de terre ;
s’il est né d’avant-hier, le re-
gard dit le contraire. On lit dans

la bouche ou le dégoût ou la
colère de ceux dont on se
fout. Il a, bien à plat, sur ce
qu’il n’a pas dans ses poches, la

paume de chaque main, comme
s’il y cachait la misère,
son tout, son bien. On peut croire

qu’il les tend, ces mains, tout comme
voleur : montrant bien qu’il n’a rien
pris d’ici, qu’il n’emporte rien.

*


PORTRAIT DE CHAÏM SOUTINE

Un verre sur la table est vi-
de. Fibreux, les yeux sont remplis
de cheveux filasse, de vi-
de. L’une à l’autre nouées, les

mains, sur le pantalon taché,
respirent, les veines gonflées
bleuies par l’angoisse. Il est assis,
un oeil refermé à demi,

seul, il semble révolvéri-
sé sur sa chaise dans ce ca-
fé-bar. La bouche et la cravat-

te sont dénouées de l’avant-
veille. Il essuie, des bras, souvent,
un nez qui goutte obstinément.

*


MADAM POMPADOUR

Mousquetaire, l’amazone a le cha-
peau belliqueux comme un cul de coq. Né-
gresse de par l’ombre, cuivrée, son pla-
teau ne lui distend plus la lèvre, mais,

plus encombré que l’étal d’un rôtis-
seur de foire, il écrase son chignon
aussi clouté d’épingles qu’un féti-
che, qu’un poupée vaudou. Dessus, son

oreille, fripée comme celle des
choux, est rouge-vif. Sa bouche, fendue
d’une entaille à la verticale, a l’air

d’un trou de tirelire mignarde et
libertine. — Des volets clos, la rue,
puis elle... A son cou, pend un coeur de pierre.

*


ALMAÏSA

La belle étrangère moukè-
re, en un bistrot de Montparnas-
se, est assise sous une gla-
ce où son prénom, Almaïsa,

est écrit comme au rouge à lè-
vres. C’est Almaïsa, la prin-
cesse chaste, Almaïsa l’in-
touchable, qui ne craint plus rien.

Sur sa robe, elle étend la main
comme pour se cacher le se-
se ; un serpent lui monte le bras.

Pour demi malgré son dédain
la bouche rie ; ses beaux yeux secs
brillent des larmes d’autrefois.

*


NU DEBOUT. ELVIRE

Le linge qu’elle tient devant
son ventre avec ses mains, c’est un
nuage. De face, ainsi, dans
sa nudité nue, si simple en

fait et chaste même, elle a un
corps de jarre d’argile dont
les bras fortement arqués, fins,
sont les anses fragiles. Bien

en face, presqu’un défi : son
regard doublé par celui des
seins. Une tige, c’est le cou,

supporte une pivoine, c’est
la bouche. Elle a du cheval les
crins, comme lui rêve debout.

*


FILLETTE EN ROBE JAUNE

Jeune fille au long corps dressé
comme une gerbe, avant
que le vent l’ait couchée, avant
qu’une main te moissonne, l’é-

té finissant déjà sous l’au-
tomne, avant qu’on te jette sur
l’aire où tu seras battue mûre,
et foulée, puis secouée aux

quatre vents quand on voudra sé-
parer ta jeunesse de toi
pour ne garder que ce qui peut

être broyé. Ton destin, c’est
d’être farine. Et l’air, perdra
le chant du vent dans tes cheveux.

*


PORTRAIT DE LUNIA CZECHOWSKA

Des yeux vides, si bleus, si verts,
comme une mer qu’on rêve à deux.
Que regarde-t-elle au revers
du monde, perdue, dans le jeu

d’ombre et de soleils de son coeur ?
Il bat, sous la blouse blanche
qui semble une voile aux blondeurs
de l’aube carguée. Se cachent

dessous les deux seins, jamais tou-
chés. Un camée semble sceller
le rabat du col à jamais.

Fins, les deux bras pendent, longs, tout
comme des rames, le long de
la coque d’un corps de vierge.

*


NU COUCHÉ, LES BRAS OUVERTS

Elle est dénouée comme un noeud s’il coule, et cor-
de neuve de fakir, prête à se lever jus-
qu’au ciel, magique, elle n’attend qu’une mu-

sique pour bouger. Corde, qui monte à ce corps,
jusqu’au ciel bleu de nuit d’été du coussin, jus-
qu’aux étoiles éloignées dans les deux nu-

ages des seins, jusqu’à la lune de la bou-
che au deuxième quartier : l’infini le regar-
dera par deux trous noirs ; au delà, le regard
d’une femme le rendra au monde, mais dou-

ble de cet autre monde, et de ses bras. Comme au-
tant de soleils qui roulent, ces dessins, murex
solaires du couvre-lit, c’est la mer. Le sex-
tant ce son sexe est réglé aux chemins d’en haut.

*


PORTRAIT DE BÉATRICE HASTINGS

Epinglée, grosse comme un sou, rouge, la
bouche, broche, à même la soie du visa-
ge, fait pendant au camée brun du corsa-
ge et sans doute aux deux fraises des seins dessous.

Avec son petit chapeau rond sans bord d’où
ne passe pas une mèche, avec ce cou
si long, ce teint si pâle aussi, l’ovale ou-
tré de cette tête, on jurerait un ré-

verbère, réverbère oublié qu’on aurait
oublié d’éteindre, et, qui, seul, brillerait
depuis lors, sur l’éminence labourée

des épaules de drap rayé, fanal so-
litaire au bout d’un piquet. De par cette au-
ra, insectes, la noctambule a ses sots.

*


NU ASSIS

Larges, les hanches comme un bollard où s’amarrer, où
se nouer. Ses deux seins : deux bouées, petites. Le va-
rech des cheveux glissant contre son cou cerne le ga-
let d’une joue (l’autre jouxte, en équilibre sur le Fou-

ji-Yama de l’épaule, ces coquillages célestes fermés, que sont
les paupières baissées). Elle est nue (toute nue rigou-
reusement), s’appuie à l’un des montants du lit, et, tou-
te à l’impudeur de sa pose, elle sent ses seins se gon-

fler, durcir. La coquille Saint-Jacques de son mont-de-
vénus lui semble s’écailler ; elle sent frissonner
dedans des lèvres roses, les sent comme glacées par

l’air se rétracter de tous leurs muscles, mais, proches de
se relacher d’un coup, comme s’ouvre, nerf sectionné,
le coquillage où quelque couteau s’immisce avec art.

*


NU COUCHÉ, LES MAINS DERRIÈRE LA TÊTE

Béatrice sur le lit, ce sont les falaises de
Douvres dans un océan de rouge ; ses seins sont deux
petits bastions gardant le port. Les arabesques sur
le couvre-lit ( des hippocampes montés sur

des serpents de mer fort gentils ) croisent au large, l’en-
vironnent, qui la rejoignent. Béatrice rougit ;
ou en dépit, est-ce le rouge de la mer que ré-

verbèrent ses joues ? Une vague lèche la plage en
contrebas de la plus belle des falaises, celle hy-
aline de sa cuisse et de cette fesse à qui ré-

pondent l’autre cuisse, une autre fesse, dessous, qui font
cette plage insoupçonnée où accoster de nuit. Son
aisselle est un bouquet de buissons maigres et ras où
se cacher ; près, la bouche : ouverte !... et le port est à nous.

*


MADAME REYNOUARD

Sur la moitié de son visa-
ge, elle est restée jeune fille ;
l’autre moitié le dément. À
trente ans pour demi le visa-

ge ment, il se masque du mieux
qu’il peut, mais l’autre moitié le
trahit. Chez elle, c’est tout le
corps qui obéit à cette

loi. Statue d’un côté, et de
l’autre putain plutôt, elle a,
élégante, du haut du creux

du dossier, la main qui pend ; à
elle l’autre se raccroche à
ce qu’elle a été, cru être.

*


LES DEUX FILLETTES

Tout habillée de noir comme
les mariées pauvres des campa-
gnes jadis, elle est veuve de
son enfance, du gars qui a

quitté sa mère ou d’un père
qui n’est plus là, qui n’aura ja-
mais été là ; il est l’ombre
sur le mur. Tout contre elle, sa

jeune soeur en blanc, s’étant blot-
tie, prend toute la chaise ; elle est
laide à faire peur, quoique la

grande l’ait peignée, lavée aus-
si bien que la mère l’eut fait ;
mère, aucun ne la lui prendra.

*


NU ASSIS SUR UN DIVAN

Les banderilles de ses yeux : de quoi
l’avoir dans la peau ! Nue, assise con-
tre un mur rouge, elle torée avec sa
bouche, avec le soleil de son sein con-

stellé de grains de pourpre en sa géo-
de ; pour moitié levé à flanc d’avant-
bras, disque contre collé il s’aube. O-
dalisque, elle a fait glisser jusqu’aux han-

ches sa combinaison blanche d’un cô-
té ; il lui faut un temps infini pour
dégager de sa bretelle un beau bras

autre, où faire monter un autre so-
leil. En habit de lumière enfin, pour
ce combat, le taureau l’encornera.

*


LA PETITE SERVANTE

Quand on est servante, on n’a pas
droit au visage, aussi n’en a-
t-elle pas : rien qu’un brouillon sur

un corps de petite fille.
Son tablier est rayé sur
fond blanc de barreaux noirs, grille,

son ventre est en prison — Monsieur
doit en avoir la clef. — Elle a
des mains comme des godets à
draguer le canal des jours : deux

godets à curer la vaissel-
le ,le linge sale, la sa-
leté des autres, bref, la cras-
se. Dans ses grands yeux, plus de ciel.

*


NU COUCHÉ ACCOUDÉ

Petite et potelée, couchée sur des cous-
sins, l’un noir, l’autre bleu, l’autre blanc, sur le
divan rouge-sang, elle un coussin de
chair chaude ,épais ,une serre chaude où pous-

ser. Avec des airs de plante grasse et la
saveur de sa chaleur qu’exacerbe la
pourpre du mur, où, juste au dessus de sa
hanche ,un triangle noir, grossièrement tra-

cé au fusain, est l’écho d’un autre plus
clair, elle s’accoude, elle sourie, son au-
tre bras est replié, et une main con-

tre son cou, son coude contre un lourd sein nu
jumeau d’un autre sein plus lourd est gémeau
des seins. Louve ,au loup ( s’il vient ), elle fait front.

*


MARGUERITE ASSISE

Son corps est un épouvantail. Sa
trentaine aux seins fatigués la fait
sourire et rêver ; elle ne sait
plus trop à quoi. Absente, elle est as-

sise dans un coin et tourne la
tête à une porte qui ne com-
porte ni poignée, ni loquet, con-
damnée. Elle a l’air d’une qui at-

tendrait encore sur le quai d’u-
ne gare, là, longtemps après que
le tout dernier voyageur soit des-

cendu, que le train ait disparu.
Incrédule, elle ne veut pas, que
la vie soit ce rendez-vous manqué.

*


LA FILLETTE AU BÉRET

Cabossé comme ses rêves,
son vieux chapeau a roulé au-
tant qu’elle roulera. Hâve,
sa petite gueule sage, au

front semble griffée de quatre
mèches ; d’un côté un bout de
tresse pend et sous le feutre
noir où elle l’a fourrée, de

l’autre, ne dépasse qu’un ru-
ban sale. Elle montre de lon-
gues dents dans ce qu’elle croit un

sourire ; elle a un air battu
et d’aguicheuse ; elle en fait son
rôle, et croit, qu’un, y croira bien.

*


PORTRAIT DE LUNIA CZECHOWSKA

Cette charpente maL bâtie
de femme sur fond rouge, aussi
tordue que le meuble où elle
s’appuie ; ce visage émaci-

é de tant d’années, trop mâle,
trop mal vécue. Elle porte
sa robe comme un valet de
nuit et n’a de vivant que le

nu des bras. Pierrot mal à l’ai-
se aux yeux las et vides — Quel hom-
me les aura remplis ? Elle a ,

grand ouvert, un éventail : trei-
ze volets de papier blanc, com-
me pour s’excuser, d’être là.

*


PORTRAIT DE LÉOPOLD ZBOROWSKI

Des airs de prince florentin
qu’on s’apprête à décapiter ;
le sourcil haussé, l’air hautain,
la morgue rogue qui ne tient

qu’à peine aux lèvres duvetées%3