Accueil > Éditoriaux > « Le Moi » : cancer de l’Occident

« Le Moi » : cancer de l’Occident

vendredi 9 novembre 2007, par Jean-Louis Cloët

Et si tous nos maux nous venaient de Jean-Jacques Rousseau et de l’invention du « moi » romantique ?…


« L’homme existe poétiquement sur cette terre. »
Novalis

« LES MARAIS OCCIDENTAUX »

Gavroche, s’il n’a pas poussé les études philosophiques assez loin pour démonter les processus mentaux occidentaux dans lesquels il se débat, l’homme occidental contemporain ne sait pas que comme tous en Europe il peut chanter :

Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à Rousseau [1] […]

Il le sent intuitivement néanmoins et relègue parfois l’Occident, l’Occident quasi vidé de tout sacré, l’Occident déchu, l’Occident sans âme d’aujourd’hui, aux marches de son horizon mental.

Aux marges, loin, bien au large, sur ses portulans doivent se trouver et se perdre « les marais occidentaux [2] » ainsi que les nommaient Rimbaud. Pour quelques esprits libres, à cet égard toujours la détermination à renier sa terre accidentelle, sa civilisation natale de hasard, reste sans faille. Comme l’évadé de Charleville, de « Charlestown », il leur faut — ils le sentent — retourner à « l’Orient », à « la sagesse première et éternelle [3] », à la patrie primitive.

Fi des « marais occidentaux », des cloaques d’un tout à l’ego qui déborde et qui fermente, qui se projette au mieux sur tout et qui ne fait écho à rien ni à personne, ils préfèrent pour patrie l’Orient mythique et mystique, lequel a déjà donné asile aux rêveries des « fils du Soleil [4] », des fils naturels de Rimbaud que furent Segalen et Claudel.

LE TOUT À L’EGO

En Occident, tout le malheur de l’homme tient à l’être ou plutôt à ce « moi » narcissique, paranoïaque et pseudo citoyen, à jamais immature, qu’orphelin — coupable fantasmatiquement d’avoir tué sa mère en naissant — Rousseau a inventé pour exorciser son angoisse. « Jean-Jacques », qui se dupait soi-même névrotiquement, « Jean-Jacques » a dupé tout le monde en faisant de ses Confessions la nouvelle Bible, entendons aussi la nouvelle Thora, le nouveau Coran.

La chose lui était d’autant plus facile que, sous la poussée du matérialisme né du libre-échange et du capitalisme naissants qu’allait bientôt conforter le triomphe de l’industrie [5], Dieu se mourrait alors en Occident. Il fallait bien le remplacer par quelque chose. Le « moi » rousseauiste fit l’affaire. L’homme, se prenant pour son propre Dieu, y a trouvé son alibi, l’alibi de son égoïsme, l’alibi de son nombrilisme béat volontiers meurtrier, son argument d’autorité, sa propre justification, et, après avoir vécu ou tenté de vivre longtemps « à l’imitation de Jésus-Christ », l’Européen de la fin du XVIIIe se mit à vivre à l’imitation de « Jean-Jacques », cantonnant Dieu au mieux dans un rôle d’huissier destiné à faire rentrer et à mettre au banc des accusés l’humanité pour entendre le réquisitoire exalté, délirant d’un « moi » névrotiquement coupable de se haïr et qui la condamnait en bloc pour tenter de se disculper.

Ce procès fou de l’humanité convoquée au tribunal d’un moi hystérique, au jugement dernier d’un ego surdimensionné pour y entendre sa sentence de mort et de malédiction, sa condamnation aux pires tourments de l’Enfer et du Tartare, tel que Rousseau l’expose dans le prologue des Confessions, s’est ainsi rejoué, décliné dans toutes ses variations durant tout le XIXe et le XXe siècles ; les postmodernes dans leur narcissisme dandy et nihiliste vouant l’humanité, ses idéaux et ses aspirations au « Bon », au « Beau », au « Noble »… à la dérision, étant en quelque sorte ses ultimes héritiers, les héritiers de « Jean-Jacques » et de son « moi » hypertrophié à l’âme asthénique étiolée.

Et dire !… Et dire que « Jean-Jacques » prétendait retourner à l’état utopiquement fantasmé du « bon sauvage », prétendait nous faire passer du « Je pense donc je suis » de Descartes au « Je sens donc je suis » romantique !… Dire qu’il prétendait ainsi réenchanter le monde !… Mais ce qu’il fallait sentir, « Jean-Jacques », ce n’était pas soi, mais le monde… Ce qu’il fallait, ce n’était pas projeter partout son « moi [6] » sur le monde, mais s’en faire la chambre d’écho, le laisser pénétrer en soi afin de lui donner une voix qui indique une voie à l’homme, à tout homme.

Tout le malheur de l’homme en Occident tient à l’emprisonnement gnostique dans le cœur rétracté de ce moi romantique saturé de soi qui ne peut faire écho à rien ni à personne, aussitôt devenu démiurge et totalitaire avec ses premiers disciples fanatiques que furent Robespierre et Saint-Just, qui, héritant d’abord de sa paranoïa, l’élevèrent au rang d’« Être suprême », en allégorie de la « Raison » souveraine, en firent un monstre de déraison s’autorisant à décréter la mort d’autrui au gré de sa seule fantaisie, par goût soi-disant de pureté, de pureté incorruptible.

De son culte célébré sous la Révolution française avec faste de têtes tranchées et de massacres, durant ce temps, que, pour ma part — songeant à Maximilien Robespierre, premier fils naturel de Rousseau et l’aîné d’une longue lignée, — je nomme « le romantisme du sang », naquirent bientôt les deux grandes utopies romantiques que sont le nationalisme (« Ein Volk. Ein Reich. Ein Führer. ») et le communisme (« Moi, c’est tous. ») Les paresseux, les lâches, les imbéciles, les incapables de tous pays d’un ou de l’autre bord s’unirent alors en masse pour mettre leur « moi » dont ils n’avaient que faire ou ne savaient que faire ou dans lequel ils plaçaient bien trop d’espérance, au mont-de-piété du « culte de la personnalité » du chef, dans l’espoir d’en tirer quelques bénéfices immédiats. C’est ainsi qu’ils ouvrirent les gueules du Moloch que furent le goulag et les Konzentration Lager nazis. C’est ainsi qu’ils se damnèrent au nom du « moi » souverain, c’est ainsi que de fait ils s’endettèrent pour la vie jusque dans la mort et se mirent eux et leurs enfants sur la paille des Nations vaincues, vaincues et pour jamais coupables.

Voilà, voilà bien ce à quoi avait mené le « culte du moi » en Occident. Ce n’est pas oser « écrire un poème après Auschwitz » qui « est un acte de barbarie », Monsieur Adorno ! c’est oser encore parler du « moi », c’est oser encore le théoriser, le mettre en épingle, le mettre en avant, en faire encore l’objet d’une philosophie. Et il est un certain lyrisme du « non-être », du « non-moi », du « lâcher-prise », un certain lyrisme Zen, dont Rimbaud avait eu jadis l’intuition avec ses « Illuminations », il est un certain lyrisme mystique, du renoncement à soi et de la contemplation qui est une certaine façon de sauver ce monde et de l’« habiter poétiquement » pour le transcender, pour le dépasser enfin, pour dépasser sa propre nature d’homme et sa condition en étendant par la transe de la méditation l’incarnation enfin à la mesure du cosmos.

SE DÉPOSER, LÂCHER-PRISE

L’intelligence humaine étant trinitaire — Raison, Cœur, Sens, — il faudrait pour goûter à nouveau au bonheur de la liberté, retrouver le sens de notre propre insignifiance, et « sentir » plutôt que « penser », se laisser penser par le monde plutôt que de tenter de l’enfermer, de l’étouffer dans des concepts, de le réduire à des a-priori subjectifs soumis aux modes, aux diktats intellectuels voués à terme à l’oubli.

Se « vaporiser », se laisser aller à se « vaporiser » dans l’environnement sans placer toujours l’écran de sa propre raison entre soi et lui, sans se laisser aveugler par sa propre intelligence ou supposée intelligence, c’est se « concentrer » en son cœur, participer intuitivement à ce qui bat en son sein et qui le fait vivre.

C’est cela « habiter le monde poétiquement [7] ».
« Habiter le monde poétiquement [8] », c’est le but.

Parce qu’il est clair et lumineux que la mystique christique avec la notion d’humilité — vertu cardinale première — n’a rien à envier à la mystique bouddhiste avec sa pensée du « non-moi », et, que le christianisme est né à l’Orient lui aussi, méditer chaque jour les deux phrases des deux Thérèses [9] : « Tant qu’on n’a pas tout donné, on n’a rien donné », et « Tout ce qui n’est pas donné est perdu. » ; désirer, plus que tout, ceci : pouvoir se perdre sans réserve, totalement, afin de se trouver au cœur du monde ; goûter pleinement, enfin, toute la sagesse du « non-être », du vide, du désencombrement total de soi, dans sa toute plénitude, sa jouissance ineffable et pure, sa pureté qui ne juge pas… : c’est « habiter le monde poétiquement [10] ».

Étre désencombré de soi ; avoir le cœur gros, le cœur grand ; être enfin en écho, en résonance, avec le monde, avec autrui ; se perdre dans un paysage, un visage, une voix ; captiver la lumière, la capturer vivante et libre, la fixer pour la rendre et pour la donner aussitôt : vivre au plein cœur du réel mais en le créant du regard et par son écoute, quand « L’Œil écoute [11] » ; co-naître ainsi, au cœur d’un « réalisme magique [12] » en le co-créant ; c’est là retrouver tout l’esprit d’enfance : la sienne propre et celle de l’humanité. C’est là séraphiquement s’adonner à l’algèbre et à la géométrie indicibles de « la musique des sphères » pour prendre enfin la mesure d’une vie, de sa propre vie, en l’inscrivant dans l’univers et dans l’éternité… « pour les siècles des siècles », oui.

« Habiter le monde poétiquement [13] », c’est le but, oui. Le seul.

Posséder l’instant — s’y perdre tout entier jusqu’à s’y trouver, s’y retrouver « autre », enfin différent « au réveil », — posséder l’instant, c’est posséder l’éternité un instant et faire reculer la Mort.

Quiconque aura vécu des éternités telles, qu’au réveil “la vie” — celle qui s’inscrit dans le temps, le temps qui se perd — devra lui sembler terne, déliquescente. Surtout, il ne supportera pas, il ne supportera plus la vulgarité d’un monde narcissique, égoïste, nihiliste, intellectuel et mondain, incapable, chaque jour de plus en plus incapable, d’amour.

Quiconque aura vécu ces « instants d’éternité » ne sera pas un juge implacable de son époque mais il la sentira telle qu’elle peut être, telle qu’elle est en réalité. Il aimera la beauté du monde ; il aimera la beauté du don, du don de soi, sans retour, et il haïra la vulgarité plus que tout ; or, il n’est qu’une seule vulgarité : c’est l’absence d’amour.

Être une porte ouverte… être une caverne creusée par la souffrance, un être excavé qui bée sur le monde, sur autrui qui passe… : être habitable, être refuge… être ce lieu ouvert toujours à tout vent et qui écoute… qui écoute le silence de Dieu, lui fait écho et le traduit en voix… Être habité d’ombre mais ouvert sur le grand soleil de midi, partage du jour et de la nuit… : « être, et ne pas être »… oui !

[« J’ai embrassé l’aube d’été […] Au réveil, il était midi. »
Arthur Rimbaud, in « Aube », in Illuminations.]

[Notes en marge d’un livre en cours, Juillet 2007.]


[1.— Victor Hugo, Les Misérables, cinquième partie, Livre I, « La guerre entre quatre murs », chap. XV, « Gavroche dehors », 1862.

[2.— Arthur Rimbaud, « L’Impossible », in Une saison en enfer, in Œuvres, éd. Garnier-frères, Paris, 1960, p. 235.

[3.— Arthur Rimbaud, ibid., p. 236.

[4.— Arthur Rimbaud, « Vagabonds », in Illuminations, in Œuvres, éd. cit., p. 278.

[5.— L’Occident capitaliste naît dès 1750 en Angleterre, et il est significatif que le romantisme naisse immédiatement avec lui, plus ou moins en réaction, selon les individus.

[6.— Moi incarné qui s’infecte, comme on dit : un ongle incarné.

[7.— Pour reprendre le mot, le si beau mot d’Hölderlin.

[8.— Pour reprendre le mot, le si beau mot d’Hölderlin.

[9.— Thèrèse de l’Enfant-Jésus et Mère Teresa.

[10.— Pour reprendre le mot, le si beau mot d’Hölderlin.

[11.— Pour reprendre la belle formule que Claudel a donné pour titre a un beau livre de méditation sur la peinture hollandaise, publié en 1946 aux éditions Gallimard, du temps où elles étaient encore une maison d’édition avant d’être une officine de commerce.

[12.— Pour emprunter sa belle formule à Novalis.

[13.— Pour reprendre le mot, le si beau mot d’Hölderlin.