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Petite Suite rouge avec étoile

« Le Dernier Carré »

mardi 30 octobre 2007, par Jean-Louis Cloët

À l’occasion du trois centième anniversaire de la ville de Saint-Pétersbourg [autrefois nommée Léningrad], un poème à la gloire des héros du Blocus de Léningrad, daté du 30 juin 2003, et demeuré inédit.


[Corrélats : les autres extraits des Petites Suites : Petites Suites allemande et française, Petite Suite yiddish]

 [1]

MP3 - 22.8 Mo


Pour Loubov,
et, Gogol, « Le Grand ».

À Saint-Pétersbourg aujourd’hui — sans que personne ou presque sache — Leningrad repose dans une théière au bec depuis longtemps cassé, une très vieille théière de faïence à l’occidentale, rouge, aux bords bruns, au cœur noir, toute culottée par le tanin et fendue sur tout un côté. Ébréchée à sa base aussi, à l’évidence réchappée d’un désastre, miraculée a priori, à jamais rendue inutile pourtant pieusement conservée : elle est relique, reliquaire, ingénieusement recyclée.
Trente mois de Leningrad tout entière — pour qui veut, pour qui sait y croire, — trente mois, oui, tout entiers, sont là, possiblement "rassemblés". Religieusement recueillis dans un antique papier fripé, un papier d’emballage dont on ne saurait dire l’âge, ils sont là qui se tiennent cois dans cette forme mutilée, vestige de bombardements dont les échos vrombissent encore, implosent encore aujourd’hui, avec le chuintement sifflant, pétaradant, des incendies, dans certaines têtes, depuis ridées, depuis blanchies. En elle, c’est, objectivement du 8 septembre 41 au 27 janvier 44 (oniriquement ? Objectivement ? Les deux sans doute ; c’est selon…) deux ans et demi, trente mois, trente mois entiers de guerre, oui… entendons, entendez, pour qui veut compter : huit cent quatre vingt dix jours entiers de siège, de famine, d’Histoire… concentrés, réduits, résumés à un petit carré de pain gris verdâtre posé là dans son papier, résumés à un petit carré de pain sec, de pain de son et de sciure, de pain dur […], à un tout petit pavé minuscule à partir duquel, intégral — jusqu’au plus petit détail et même jusqu’aux sensations, jusqu’au corps qu’on avait alors, jusqu’aux corps qu’on avait croisés — tout le passé, tout le passé se rebâtit d’un coup, dès qu’on le voit, dès qu’on le touche ce petit carré : un miracle !
Car c’est un fait. Rien qu’en le voyant, le présent se transsubstancie d’un coup en passé, en passé-présent. C’est ainsi. Et le plus fort, c’est que ce sortilège, ce sortilège singulier, opère, peut s’opérer aussi, parfois, sur des étrangers.

— Tenez, regardez… : le voici.
Dans le vieux papier déplié, dans les mains tannées par le temps, tachées, et qui tremblent un peu, il semble en effet rayonner : minuscule, monumental.
On se tait. On retient son souffle […].

— Le voilà, c’est lui…
[…]

— C’est bien lui…
ajoute, rêveuse, la voix qui chevrote, semblant douter soudain de la réalité du fait, incrédule mais péremptoire :

— Inutile de chercher ailleurs dans tout Pétersbourg, dans tout Leningrad, le tout dernier carré de pain du blocus, sauvé du blocus… le tout dernier, le voici, le voilà : c’est lui.
Loubov, la blocuski [2] Loubov — quatre vingt dix ans —, nous le montre, ostensiblement, fièrement. Pourtant, on le sent, on le voit : elle le fait en catimini, avec angoisse. Peut-être, sans aucun doute même, elle a peur qu’on le lui vole.
Elle dit :

— Pour moi, cela vaut plus que de l’or. Ce petit carré de pain sec est un trésor. Il vaut plus que tout l’or du monde […]. Les ors… les ors du Peterhof et de Pavlosk, du Palais d’Hiver et d’Oraniembaum, du Palais chinois et de Gachina, les trésors de l’Ermitage, les ambres de la Baltique et de Tsarskoïe Selo réunis, voyez, ne sont rien à côté… La femme qui me l’avait donné y avait joint un morceau de sucre, un petit morceau de brioche, dans ce papier. J’ai mangé la brioche et le morceau de sucre. Je n’ai pas pu manger le pain. Le cadeau était inouï. Peu de temps après, elle est morte… morte elle aussi… de faim… de faim bien sûr… comme tant d’autres. C’était l’hiver de 43, de 43-44, cet hiver-là… : l’année terrible !… C’est moi qui ait traîné son corps, sur un carton, jusqu’au poste militaire qui s’occupait d’ensevelir les morts aux fosses de Piskarevskoïe, où elle est… elle est aujourd’hui. Il ne pesait presque plus rien. Pourtant, c’était dur… Ah ! dur à traîner, vous savez !… : je n’en pouvais plus… mais j’y suis arrivé quand même ; et, j’ai dû l’abandonner là… là sur la neige… parmi les corps emmaillotés que les gens traînaient sur des luges, sur des skis… sur tout ce qui glissait… là-bas, parmi l’encombrement des cadavres que les soldats plaçaient péniblement sur des camions, ensuite partant pour Pikarevskoïe… Et c’est qu’ils peinaient, eux aussi… même si on a dit d’eux : qu’eux — eux seuls — "on les nourrissait". C’est qu’ils ne chômaient pas ! Songez : à Noël 41, le soir de Noël, trois mille sept cent vingt morts de faim, trois mille sept cent vingt… oui… je crois… morts… morts la même nuit […]. Je n’oublie pas son sourire. Parfois je pense à elle… souvent ! […] Je viens alors toucher son petit carré de pain : mon "trésor" ; pardon : son trésor […].
Elle éclate en sanglots discrets, ravalés presque aussitôt. Puis, avec une grâce surannée exquise et sans ostentation, humblement, humblement s’excuse :

— Pardonnez-moi, dit-elle, mais chaque fois que je revois, que je touche ce petit carré de pain dur, dans ce papier dans lequel elle l’avait… me l’avait donné […], chaque fois que je repense à elle… ainsi,… à ces temps lointains à présent… : c’est ainsi […], c’est ainsi… je pleure […].
Miracle d’un visage resurgi du passé, avec ces yeux comme des puits profondément creusés. Là, au milieu du puits des rides profondément marquées, scintille, y scintille encore l’enfance comme une étoile de légende qui refuse d’être noyée. Alliant la désillusion, la lucidité désolée du grand vieillard à l’innocence, obstinément, elle refuse de s’obscurcir.
À son insu, le visage de Loubov, de la blocuski Loubov, littéralement — fantastiquement et fantasquement — s’illumine. Il n’est pas d’autre mot : il rayonne […].
Perdue dans la contemplation du carré de pain dans ses mains, on sait, on sent, qu’elle vous a oublié.
Dans sa face parcheminée, diaphane, laquelle, depuis longtemps, comme un vieux soleil fané par le temps, lui est devenue étrangère (on peut le penser), dans le renfoncement de ses yeux toujours les mêmes, qui, eux, eux au moins, ne l’ont pas trahis, ses yeux brillent soudain, surprenants, avec — comment dire ?… — une étonnante, une indicible intensité. C’est un regard intérieur, allumé d’un éclat d’outre-tombe, plutôt d’outre-monde […]. Un regard qui vous fait basculer (par compassion, c’est possible) dans une autre dimension. C’est un regard de petite fille, tout entier concentré, absorbé, aspiré par une réalité qu’elle sait intuitivement être la seule, être la seule encore, à voir… et, qui la relie à l’éternité.
Alors […], alors, on imagine :
Du canal d’Hiver, du canal des Cygnes, des canaux de la Moïka, de la rivière Fontanka, du canal Krioukov, du canal Griboïedov et de la Neva tout entière, […] du pont du Palais et de l’île Vassilevski, du pont Alexandre Nevski, du pont de la Trinité, du pont Liteïny comme jadis ou naguère les Bolcheviks lorsqu’ils montèrent de Vyborg, […] du pont du Lieutenant Schmidt avec ses hippocampes hiératiques de fer forgé rutilants qui semblent se déplier indéfiniment jusqu’au ciel dans la demi nuit des nuits blanches et le ciel d’été mélangés […], des deux voûtes d’acier du Petra Velikovo most, du pont Rouge, de l’oulitsa Gorokhovaïa enjambant la Moïka, du pont des Lanternes — toutes allumées ! —, du pont des Chantres, du palais Youssopov le jouxtant où le moine noir (Raspoutine), empoisonné puis fusillé, puis noyé, agonise, agonise encore […], du pont du Théâtre, du pont des Petites-Écuries, du pont de la Banque avec ses couples de griffons dont les ailes dorées déployées frémissent et papillonnent, […] du pont aux Lions qui semblent rugir, étirer leurs membres, […] du pont Saint-Panteleïmon dont les aigles bicéphales, très haut posés sur leur couronne, dans le crépuscule, dans l’air bleu et rose, tournant la tête vers la mer et comme près de s’envoler battent soudain des ailes : claquements flasques, secs, qu’on entend, vifs, brefs, rapides, fouetter l’air léger brouillé par l’air plus lourd chargé d’embruns […], de la perspective Nevski, de Nevski prospeckt et du pont Anitchkov aux dompteurs de pierre qui, stupéfiés, semblent ne plus savoir dompter les chevaux de l’eau et de la Mort : les eaux des canaux dégelées en partie charriant leur débâcle de blocs, […] du pont Lomonossov et du pont Égyptien englouti mais resurgi d’un coup des flots avec ses sphinx qui se réveillent,…
c’est comme si tous les morts des fosses de Piskarevskoïe renaissaient, revenaient… et… de fait, […] de fait, ils reviennent :
de tous les horizons, avec le pas qui traîne… la silhouette qui hésite et qui oscille, qui titube : oui, c’est bien eux !… Ils reviennent, comme des aveugles, les yeux creux, ivres de faim, ivres de mort. Dans leurs habits bruns ou gris, noirs de boue, pourris par l’eau des marais, le corps lavé vingt mille fois fois deux… quarante mille fois… davantage… par les marées glacées du golfe de Finlande et par la lune : le ventre gonflé, ils sont là ; ils ont encore faim. Ils attendent la fin du blocus… de ce blocus interminable […]. Personne n’a osé leur dire — non, personne… —, personne n’a eu le cœur de leur dire encore, qu’ils étaient "morts".
Une fanfare les précède. C’est comme un tympanon. Ils marchent aux accents muets d’une retranscription de La Septième Symphonie du camarade Chostakovitch jouée par des musiciens moribonds qui tiennent à peine leurs instruments, surtout les cuivres. Comme un cœur qui bat : seule, on ne perçoit que la grosse caisse, la grosse caisse qui marque le pas […].
Somnambule ou bien réveillée — elle ne le sait jamais alors, — Loubov, la blocuski Loubov, chaque fois les entendant venir, sentant, sentant leur présence monter, chaque fois alors ouvre sa fenêtre en grand, et attend. […] Ce n’est pas long. Toutes les nuits, dès qu’elle rêve ce rêve en effet, qu’elle revit cette obsession : sur Sennaïa plochtchad où depuis la guerre elle habite [3], ils débouchent aux angles des rues Grivstova, Moskowski, Efinova, de Sadovaïa oulitsa, par blocs compacts. Elle les voit :
la jeune mère cannibale qui mangea son enfant, l’homme qui mangea sa femme, leurs émules, ceux qu’on fusilla… ceux qui coupèrent, charognards honteux, des seins de femme pour les manger et laissèrent leur cadavre dépoitraillé, ensanglanté dans la neige… ceux qui achetaient des cadavres au marché noir… ceux dont on jeta la tête dans une poubelle après les avoir débités comme des pièces de boucherie avec des haches, des scies de charpentier, des hachoirs, des couteaux de cuisine… ceux qui furent sans doute réduit en boulettes de viande ou, peut-être, mêlés à la viande de chien et de chat que l’on vendait, que l’on vendait encore, au marché circulaire sur les bords de la Moïka… ceux qui, plus simplement, moururent de faim et de froid, de soif, chez eux ou dans la rue ou sur les places, dans la neige, le long d’un mur ou sur un pont, qu’on laissait geler, pourrir, là, à défaut de sentir en soi la force, la force nécessaire pour les traîner jusqu’à un poste militaire… Tous sont là, tous : les victimes qui gardèrent jusqu’au bout leur tête, ceux qui la perdirent… mais aussi, surtout, ceux, tous ceux qui devinrent fous.
Tous sont sur Sennaïa plochtchad. Comme chaque nuit. Et Loubov le voit.
Somnambule et silencieuse, de sa fenêtre qu’elle a ouverte pour mieux les voir, elle les voit.
C’est ainsi, chaque nuit, le même rêve ou cauchemar comme on voudra, depuis la fin du blocus, puis depuis la fin de la guerre : la même réalité nocturne plus présente que les jours mêmes, que le jour, que les jours qui passent. Chaque nuit, vraiment chaque nuit, incrédule, terrifiée, nonobstant ravie, Loubov les voit ainsi se ranger, constituer sous elle, par blocs bruns, gris ou noirs, lentement, un bloc immense, sans bruit. Puis, comme unis par le silence, muets, silencieux eux aussi, demeurant longtemps immobiles, ils tendent alors le cou vers elle ; ils attendent, le regard vide. L’un après l’autre, ces morts, l’une après l’autre ces ombres, toutes, tous, elle les regarde avec espoir, cherchant à les reconnaître… mais, chaque fois — hélas ! — jamais elle ne voit Micha, jamais !… Micha qui fut son fiancé… Micha qui est l’homme qu’elle aimait et qui fut aussi son mari, Micha, l’homme qu’elle aime encore aujourd’hui et qui, lui semble-t-il, ne l’a quittée qu’hier… à peine il y a quelques heures […] ; car les mystères du temps, camarade, oui, sont ainsi ; ainsi, l’Espoir ! […]. Simple soldat dans l’Armée Rouge, « il est mort sur le front », dit-elle, aux postes avancés de Leningrad, croit-elle, dans les combats durant le siège pour protéger la ville. Lui, non, n’est jamais là, la nuit, chaque nuit, jamais dans la foule. Depuis qu’elle les connaît tous, elle sait qu’ils ont toujours — là — qu’ils prennent toujours, impavides, la même place ; elle les a détaillé tous : chaque visage dévasté, défoncé, écrasé, crevé… chaque ombre la face comme un astre levé vers elle, vers sa fenêtre. Micha, non, n’est jamais là… et, depuis soixante ans déjà, elle espère, elle l’espère. Elle l’attend. Là. Elle cherche à savoir pourquoi… à comprendre. On n’a, il est vrai, jamais retrouvé le corps de Micha. Est-il seulement mort ? Serait-il encore vivant ? Elle n’ose interroger ces morts parce qu’ils ne savent pas qu’ils sont morts : elle sait qu’elle seule le sait […]. Qu’adviendrait-il d’ailleurs, si, un jour, ils le comprenaient ? Ne sais. Ce qu’elle sait seulement, c’est que depuis qu’il est parti, Micha (son Micha à elle !), elle n’a plus vécu, depuis, que dans le détourage de sa vie — il faut comprendre !… —, le détourage de sa vie… et son absence. Elle dit :

— Ma vie s’est arrêtée, là…
Sur la place du Palais d’Hiver, du dôme de Saint Isaac à gauche, devant la flèche de l’Amirauté : déjà, les cloches volent !… sonnent… volent !… carillonnent à la russe. Alors, un cri. Un cri muet. Toujours le même, chaque nuit. Un cri qu’elle est seule à entendre, qui lui emplit toute la tête, qui la creuse : une voix, une voix de femme qu’elle semble connaître, reconnaître, chaque fois familière, familière, oh ! oui !… et, qui la pétrifie :

— Loubov !… Blocuski, Loubov !… Donne-nous ton petit carré, ton dernier petit carré de pain de son, camarade ; c’est le dernier petit carré de pain dans Leningrad ! […] Tu n’en as plus besoin, toi ; toi, depuis, tu manges à ta faim ! […] Ah ! pitié pour nous, s’il te plaît. Regarde nous, Loubov. Par notre camarade le petit père Joseph Staline, aie pitié… par la Vierge et la Sainte Russie ! […] Sur le marché circulaire des bords de la Moïka, il n’y a même plus de ces galettes de tourbe, de ces galettes de terre, tu sais, faites du sol de terre battue des magasins incendiés, censée être gorgée, imprégnée de sucre et de beurre fondus. Nous ne mentons pas. Il n’y a plus rien. Plus rien à manger […]. Cinq fois, ils ont réduits la ration de pain. Cette fois,… cette fois, c’est fini,… bien fini : il n’y en a plus ! […] Pour l’heure, les convois sur le lac Ladoga ne passent plus. Quarante camions sur la glace trop mince ont été envoyés par le fond, hier. Nous n’avons rien… plus rien, tu vois. […] Donne-nous ton carré de pain. […] Donne-le nous ! sinon regarde : nous mourrons tous !… »
La voix se tait, se tait enfin […]. Et Loubov pleure ; dans son sommeil, elle hoquette. Elle baisse les yeux. Elle ne peut soutenir leur vue, ni leur discours. Elle pleure ; puis pleure encore…

— Camarades. Si je garde ce petit carré de pain, camarades… c’est pour Micha ; quand il reviendra de guerre, il aura faim lui aussi. Que lui donnerai-je si je vous le donne ?…
La voix reprend, terrible, suppliante :

— Loubov !… Blocuski, Loubov !… Micha n’est pas là, tu le vois ; Micha est peut-être mort, c’est triste à dire. […] S’il est encore en vie, il est cantonné avec nos soldats. Et, s’il est prisonnier : Eh bien ! c’est bien plus tard qu’il reviendra. [… ] Nous, nous sommes un million. Vois : nous mourrons ! […] Donne-nous ce carré de pain.

— Non.
Et toutes les nuits, depuis plus de soixante ans aujourd’hui, comme un mystère, comme un ballet, un opéra au théâtre Marinski, mais un ballet ou un opéra plus austère, un ballet terrible sans doute, se déroule la même scène. La même scène se déroule, on le sent, toutes les nuits, toutes !… Autour du minuscule appartement de Loubov dans les bas quartiers de Sennaïa plochtchad, sur la place, autour de la place, c’est un rêve, c’est un cauchemar qui, pareillement, qui, tout uniment, la damne et la sauve — crime et châtiment —, qui fait qu’elle est encore là parmi nous, parmi "les vivants", pour donner ce carré de pain à celui que, seul, elle attend : patiente, impatiente et fidèle. Debout sur Sennaïa plochtchad, par blocs compacts bruns, gris ou noirs, les morts cernent l’immeuble. Toutes les nuits, les morts la cernent […]. Et le même dialogue recommence… Et, toujours, Loubov dit : « Non ». Son petit carré de pain, ce petit carré de pain, elle le garde pour Micha. Elle le refuse, chaque nuit, à cette voix porte-parole, à cette voix de femme entre toutes connue, reconnue !… à la foule qui se tait alors […]. C’est alors un grand silence. Debout sur Sennaïa plochtchad  : aucune des ombres ne bouge, la tête levée vers sa fenêtre. À sa fenêtre, grand ouverte sous le ciel de décembre et le ciel d’été mélangés, dans le clair-obscur, entre chien et loup, Loubov reste ainsi la tête penchée, désolée, et secoue la tête, puis marmonne : « Il faut comprendre !… […] Il faut comprendre !… […]. »
Dès lors, (c’est ainsi que finit le rêve, toujours,… toujours, oui), on entend un long murmure : du fond du lac Ladoga, les convois perdus remontent, dit-on. Perdus, les convois remontent eux aussi des tréfonds avec d’autres disparus […]. À cette nouvelle inespérée, inattendue, impromptue, la foule frémit soudain comme un amas de feuilles sèches, de feuilles mortes sous le vent. Très vite, alors, la rumeur monte… la rumeur monte et enfle… Et les morts, les morts du blocus, un à un, comme ils sont venus, un à un, abandonnent Loubov, la blocuski Loubov, l’un après l’autre, comme des feuilles d’arbre ou les feuilles d’un livre démantelé, qui, peut-être, plus loin, miraculeusement on ne sait, irait se reconstituer. Soudain, la foule s’effiloche pour aller au-devant des convois… croyant les secours revenir. Une à une, l’une après l’autre, comme des feuilles sèches, mortes, les ombres se laissent emporter par ce vent de murmures, de chuchotements […].
En tête,… toujours en tête dans son rêve : les assassins,… les matricides cannibales,… les mangeurs de chair humaine… (toujours eux…) — mais son rêve Loubov le tait, elle ne l’a jamais raconté à personne : au reste, qui pourrait comprendre !… —. Ils s’en vont d’abord, eux d’abord, au-devant de cette rumeur de salut. En tête, toujours en tête, c’est eux. Eux qui errent, damnés… damnés dans l’univers du rêve, dans cet univers tout proche, si proche qu’il se confond encore à Pétersbourg, à Leningrad, avec celui des vivants par eux encore possédés. Toujours en tête du cortège, sous les yeux d’enfant de Loubov, ils se décollent alors du sol, légèrement, semblent voler. Eux, qui souffrent plus que les autres. Eux qui tentent de se racheter,… de racheter leur âme morte. Eux, qui rêvent — peut-être — de la paix de la mort (enfin) à Piskarevskoïe […].

(30 juin 2003, à l’occasion du
trois centième anniversaire de
Saint-Pétersbourg.)


[1.— Extrait de Petites Suites pour voix seule.

[2.— C’est ainsi qu’on appelle aujourd’hui encore à Saint-Pétersbourg les rares survivants du Blocus de Léningrad.

[3.— Où habita longtemps Fiodor Dostoïevski, dans les bas quartiers de Saint-Pétersbourg.