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Trois temps pour en finir avec le nihilisme

mercredi 17 octobre 2007, par Jérôme Delangue

Un jeune philosophe réagit au nihilisme ambiant.

PREMIER TEMPS : SOYONS MÉCHANTS

Le discours nihiliste (« rien n’a de valeur, le Vrai et le Bien sont des fantasmes »), dont le mou et placide cousin est le relativisme (« Tout se vaut, à chacun sa conception du vrai et du bien »), n’est, en définitive, qu’une pleurnicherie désabusée de dogmatique amer et déçu. Quel sens y-a-t’il en effet à soutenir un propos dont l’incohérence est manifeste, puisqu’il proclame avec véhémence la supériorité, sur toute autre affirmation, de la formule qui nie toute valeur et sous laquelle il devrait lui aussi tomber ?
Le nihiliste conséquent ne devrait pousser qu’un cri silencieux.
S’il ne se condamne lui-même au silence, il est soit pervers, soit hystérique.

Pervers, s’il cherche à se nourrir de la déception qu’il provoquera chez celui que son affirmation minera. C’est l’autre en tant que semblable que vise le pervers, quoiqu’il se place lui-même en position d’exception ; puisque lui sait ce que chacun ignorerait, exception faite des autres vampires de sa tribu.

Hystérique, si son verbiage vise, au-delà du semblable, le Grand Autre entre les mains duquel nous remettons la garantie d’un sens ultime ; il est alors comme le blasphémateur qui espère secrètement la punition du dieu bafoué, comme l’adolescent déçu qui voyant son père déchu du pinacle où sa tendre naïveté l’avait logé, ramasse le « h » tombé et consume ainsi le lien que nul joint ne viendra plus jamais réparer, comme si son défi pouvait restaurer le paradis à jamais perdu. Mais s’il a perdu son innocence, il n’a pas pourtant pas perdu sa naïveté.

Si le nihiliste est naïf, c’est d’abord parce qu’il ne peut se soutenir que d’une absence de nuance et de finesse qui est le pendant de ce qu’il reproche à celui qu’il croit être son opposé, alors qu’il n’en est que le symétrique.

Il y a pourtant une forme de vérité dans son affirmation, mais elle le stupéfie et l’empêche de sortir de sa contradiction fondamentale.

Que nul ne puisse se prévaloir de la connaissance objective du Vrai et du Bien, ce que proclame le dogmatique qui confond le message de Dieu (expression qui, selon qu’on la prendra littéralement ou métaphoriquement, s’entend aussi bien pour un croyant que pour un agnostique) et l’intelligence (débile) qu’il peut en avoir, ne supprime pas la nécessité logique dans laquelle nous sommes de poser l’existence de ces deux objets, ne serait-ce que pour pouvoir parler sans trop délirer.

Effectivement, prétendre qu’on connaît la Vérité requiert d’abord une réponse à cette question : « Quand peut on dire que le discours est en adéquation avec le réel ? »

DEUXIÈME TEMPS : SOYONS SIMPLES

« Quand peut-on dire que le discours est en adéquation avec le réel ? »

Axiome 1 :

Tout énoncé prend sens dans le cadre d’un système d’énoncés.
Corollaire :

Un énoncé isolé est dépourvu de sens.

Explication :

Un monème isolé n’a pas de sens, il est nécessaire qu’il puisse se définir par opposition à un terme contradictoire. Il en va de même de toute unité linguistique pourvue de sens (ou au moins d’une fonction sémantique pour les phonèmes)

Proposition 1 :

Tout système d’énoncés repose sur au moins un axiome.

Explication :

En effet, si un énoncé ne prend sens que dans un système, soit ce système est circulaire, c’est à dire tautologique, soit il repose sur une signification première.
Si le système est tautologique, l’axiome peut rester implicite (il existe au moins un axiome admettant la validité d’une démonstration où ce qui est à démontrer est d’abord présupposé) ; sinon il est identique à la signification première.

Conséquence :

Il n’existe pas d’énoncé absolument objectif, dans le sens où sa signification serait indépendante de l’axiome (ou des axiomes) et du système qu’il(s) fonde(nt).

Application :

La formule "Ce discours est en adéquation avec le réel" est un énoncé dépendant d’une axiomatique préjugeant de ce qu’est le réel alors que c’est précisément ce qu’il faut définir.

Remarque 1 :

tout ce qui précède peut être réfuté en invoquant l’axiome 1.

Remarque 2 : invoquer la remarque 1 pour réfuter l’ensemble de ce qui suit implique l’acceptation implicite de l’axiome 1.

Conclusion :

Il s’agit d’une de ces questions que l’on peut qualifier d’indécidable.

TROISIÈME TEMPS : FINISSONS-EN !

Ne pas pouvoir fonder un discours sur une première vérité absolue, dans la mesure où l’ultime critère se dérobe derrière cette indécidabilité, ne doit pas pour autant nous condamner au silence ou à l’incohérence.
La science a depuis un certain temps déjà reconnu l’existence de questions indécidables : pour présenter les choses succinctement, le premier théorème d’indécidabilité de Gödel met en évidence l’existence d’une formule arithmétique qui, grâce au procédé appelé « gödélisation », permet, tout en évitant l’autoréférence directe (et interdite), peut dire d’elle même qu’elle est indémontrable. Si cette formule était démontrable, l’arithmétique (et l’ensemble des mathématiques) serait incohérente ; si elle ne l’est pas, alors elle est vraie.
Le vrai ne coïncide donc pas avec le démontrable, ce n’est pas pour autant que les mathématiques ont cessé de poursuivre leur développement.
Stephen Hawking, dans une conférence intitulée « Gödel and the end of physics », déclarait que la physique était elle aussi concernée par ce genre d’indécidabilité.
Bien avant cela Popper comme Einstein avaient dénoncé l’impossibilité dans laquelle nous sommes de nous assurer de la possession de la Vérité, sans que cela implique pour autant l’inexistence de celle ci.
Notre savoir est donc à la fois incomplet et incertain… cela ne signifie nullement que tout se vaille :
La physique newtonienne est, rigoureusement parlant, fausse ; néanmoins elle est très satisfaisante à une certaine échelle et présente, par rapport à la théorie relativiste, quelques avantages au niveau de sa « maniabilité ». Elle garde par ailleurs le mérite d’être scientifique, c’est à dire « réfutable » (par opposition à « tautologique » ou infalsifiable). On pourra donc dire que la théorie relativiste est plus « vérisimilaire » que la théorie newtonienne et accorder néanmoins un certain crédit à cette dernière. Les énoncés et prédictions déduits du noyau dur de la théorie restent « vrais », mais relativement au système d’axiome dont ils dépendent.

Actuellement encore, les axiomes de la physique relativiste ne sont pas compatibles avec ceux de la physique quantique, qui prend en charge les échelles atomique et sub-atomique. Divers physiciens espèrent que les deux théories pourront être réunies en une autre théorie plus englobante, la physique des hyper-cordes. Ces deux théories restent donc pour l’instant « vérisimilaires » et incommensurables entre elles : on ne peut dire si l’une est plus vérisimilaire que l’autre puisqu’elles ne représentent pas le même domaine et les contradictions entre ces deux physiques, celles qui minaient Einstein (comme le caractère indépassable de la vitesse de la lumière que semble contredire le phénomène de non-séparabilité en mécanique quantique), ne sont peut être que superficielles.

Popper suggère d’exporter certains principes de son épistémologie dans le domaine de la morale (ou de l’éthique si on préfère) :

- Aucun système moral ne peut savoir s’il correspond à l’expression adéquate du Bien (impossibilité de vérifier).

- Un système moral tautologique qui prétendrait imposer sa définition du Bien est par la même « totalitariste ».

- Il existe des systèmes moraux meilleurs que d’autres, plus « vérisimilaires ».

- Il peut exister une incommensurabilité entre divers systèmes moraux, ce qui signifie que l’on peut reconnaître la validité relative d’un principe moral par rapport aux axiomes de son système, sans que pour autant ce même principe ait une quelconque place dans un autre système, fondé sur d’autres axiomes.

- On peut espérer que des systèmes moraux incommensurables puissent néanmoins coexister pour peu que ceux qui se réclament de l’un ou de l’autre admettent la faillibilité possible de leur propre système, sans que cela implique qu’ils y renoncent.

- Un même principe moral peut se trouver dans des systèmes différents, et il est possible qu’ils n’aient pas le même degré de vérisimilarité. Par ailleurs, un même principe peut se rencontrer dans un système « ouvert » comme dans un système tautologique : d’une certaine manière, ce même principe n’est pas vraiment le même et n’a pas la même valeur, relativement à celle du système considéré.

POUR CONCLURE :

Le dogmatique et le nihiliste marchent main dans la main ; l’un comme l’autre confondent ce qui est et ce qu’on peut en savoir ; l’un comme l’autre dénient toute possibilité en dehors de l’alternative qui leur donne un peu de poids, du moins le croient-ils… Le nihiliste reste prisonnier de l’affirmation du dogmatique à laquelle il accroche sa négation ; le dogmatique a besoin de son contradicteur pour affiner ses armes. Le caractère si peu rationnel de leur dialectique fait pencher pour une querelle qui trouve son enjeu ailleurs que dans le Savoir…
Est-il besoin de préciser cet enjeu ? je crois que cela fait longtemps que l’un et l’autre sont repartis se coucher…