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Utopie, quand tu nous tiens !…

mardi 2 octobre 2007, par Jean-Louis Cloët

Jean Paulhan avait-il raison de dire que « l’inspiration, c’est d’avoir quelque chose à dire qu’on ne se lasse pas de répéter » ?
Ce qui reste de nous, sans doute, ce sont nos rêves. « Nous sommes de l’étoffe dont sont faits nos rêves […]. »

Un article paru dans Picardie, La gazette, & dans La Gazette du Nord, le mardi 3 juillet 1990. « En vérité, je vous le dis… » : n’est-il pas permis de rêver ?…

Le Cercle des poètes disparus
ou
la Poésie retrouvée

à Lech Walesa, à Jean-Paul II et à Hamlet.


— « LE XXe siècle sera mystique ou ne sera pas. »
A. MALRAUX

Rien de ce qu’on fait ne nous ment ; à vrai dire, tout nous trahit ; et, ce qui est vrai pour l’individu l’est d’autant pour la société. Un phénomène tel que le succès du film : Le Cercle des poètes disparus, la fascination avouée, toutes cultures confondues, par la plus grande part de la jeunesse européenne pour un film somme toute médiocre, ne peut que trahir chez celle-ci un manque, un besoin, un appel, une reconnaissance dans quelque chose d’indicible, que, justement, le cinéaste, habile, évoque et ne dit pas.
Dire le moins c’est tout dire, trop dire c’est n’en pas dire assez ; trouvons, là, une des raisons du succès du Cercle, pour le moins évasif ; l’autre étant que ce film destiné de toute évidence à la jeunesse lui montre — indécise, mais précisément nonobstant — la silhouette de ce qui lui manque sans le définir : des maîtres à penser, disons plutôt : à se penser ! Il est du reste significatif que ce consensus fasse écho à celui réalisé peu de mois auparavant autour du long-métrage de Luc Besson : Le Grand bleu, où étaient exaltés le goût de l’idéal, de la passion du dépassement, et celui de la profondeur — certes métaphoriquement — ; le sexe étant considéré, au regard de cet idéal, par le héros, comme un avatar sans fondement — et cela aussi fut nouveau. —
Qui dit émotion dit écho ; qui dit écho dit caverne ; qui dit caverne dit profondeur. Tout être jeune éprouve des émotions et peut donc être sauvé. Tout être éprouvant encore parfois des émotions pourra être sauvé. Le film nous dit qu’au lieu de l’oublier, il s’agit d’écouter un jour la voix des profondeurs et de descendre enfin en soi, d’y affronter tous les grisous pour au-delà de soi, une fois s’étant traversé, aboutir enfin sur le monde et la vraie réalité. Mener pareille entreprise nous dirait Nietzsche — ce mystique sans Dieu, cet « athée de rigueur » surenchérirait Valadier, —c’est affronter la société ; car, « celui qui veut se trouver lui-même doit passer longtemps pour un homme perdu » ; aux yeux de son père, homme du commun imposant à son fils ses vues ou disons plutôt ses aveuglements, le jeune Neil ne le supporte pas et se tue.
Il est remarquable qu’aux États-Unis, Le Cercle des poètes disparus, conçu par un réalisateur australien, n’a pas obtenu le succès connu en Europe. Dans la vieille Europe, nous sommes de culture judéo-chrétienne : la mystique est notre terreau, que nous le voulions ou non et nous disions chrétiens ou non. Les États-Unis, eux, sont un pays sans tradition de cet ordre ; au-delà de leur imbroglio de sectes et de religions, de leur théocratie officielle, leur mystique : c’est la consommation — ne s’y reconnaissant plus, une part de leur jeunesse se jette ainsi dans la drogue — ; ils le savent, puisqu’ils cherchent, en favorisant la culture dans leurs universités, à compenser ce manque déstabilisant, et, sans cesse, offrent d’acheter par des salaires, mais surtout des moyens modernes mis à leur disposition, nos “meilleurs” chercheurs, nos “meilleurs” penseurs, sous-payés, dédaignés, voire méprisés par les instances du pouvoir européen. Nos instances d’Europe, eh oui !... mais, que voulez-vous, tout gouvernement, par définition, a une révolution de retard — son peuple, non. Et, son peuple, c’est avant tout sa jeunesse.
En Europe, les temps ont changé ; peu à peu, l’Europe aussi change. Nous sommes loin des débordements suscités par le : « il est interdit d’interdire » de Mai 68, qui détruisit bientôt toute idée de normalité. Bon nombre de nos aînés de 68 nous ont prouvé qu’à défaut de servir de modèle, on sert d’exemple. Comme toujours : le meilleur a été dévoré par le pire ! Révolution : au sens astronomique : partir d’un point pour retourner à terme à son point de départ, et, tout est à recommencer. Le sexe — entre autre — puérilement érigé comme valeur par Mai 68 a fait son temps, quoiqu’on dise : il est aujourd’hui par trop évident que "le cul" manque de fondement. Les soixanthuitards qui ont renversé les vieux des fauteuils, j’entends de certains de ceux par exemple des médias et de l’édition, se sont assis à leur place ; comme ils sont vieux à leur tour, à leur tour qu’ils s’attendent à ce que les jeunes — demain, qui sait !... — viennent les déloger bientôt ; après tout, chacun son tour ! Bourgeois comme eux, certains auront — c’est indéniable — la tentation de s’y asseoir ; mais, d’autres voudront les briser ces fauteuils, en modifier pour le moins la conception : du seul intérêt au devoir ; car, il convient de proposer à présent pour modèle non la norme, mais l’idéal. Le grand désert structuraliste qui a précédé et succédé à Mai 68, peu à peu, va se reboiser : ses grands ténors, anachorètes présumés, se proclamant sourciers sont morts ; ils ont bien fait.
Depuis la fin des années 70, nous avons assisté à la désaffection des idéologies. Si, effectivement, le marxisme est en passe d’être liquidé, historiquement le capitalisme, une fois sa première peur passée, s’en étant conforté, s’étant adossé à lui, ayant fini — erreur fatale ! — par ne plus se bâtir que contre lui, peut dire que ses jours sont comptés. Pour qui n’est pas sage, perdre son ennemi, c’est perdre sa raison de vivre. Maquillé parfois sous le nom de libéralisme, le capitalisme étant tout entier tourné vers le profit, la consommation des biens matériels au lieu d’être par essence tourné vers le spirituel — comme a pu l’être, peut-être, un temps, par idéal, la chevalerie, — ne saurait prétendre au titre de sagesse. Son ennemi mort, il va disparaître à son tour, après une longue agonie. Cela laisse le champ libre à un très nouveau socialisme, ou bien au fascisme, hélas !
Malraux, ancien révolutionnaire communiste, et, penseur athée, ne l’avait-il pas annoncé : « le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas. » Demandez donc ce qu’en pensent bon nombre d’intellectuels de l’Est : avec la Russie qui s’entrouvre, l’ours russe qui desserre sa gueule et libère ses dominions, c’est un souffle de foi toute pure, non pas viciée et pharisienne, qui va parvenir jusqu’à nous. Comme la bête cachait le prince, l’ours russe cache la Sainte Russie : seule issue historique actuelle, sans doute pour elle, pour échapper à l’écrasement sous la poussée de la pression musulmane entre l’étau Chine et Islam. C’est peut-être pourquoi Gorbatchev a voulu rencontrer Jean-Paul II : il ne s’agit pas de liquider le Communisme, il s’agit d’en garder le meilleur, à savoir ce qu’il pouvait être avant qu’il n’ait assassiné et trahi les anarchistes : une mystique prolétarienne de la fraternité, un défi lancé aux pouvoirs et à la misère. De là-bas vont nous parvenir des voix nommant une à une, comme Adam le monde, les valeurs que l’on a perdues : eux, les connaissent ! On ne connait bien que ce dont on manque ; et ils furent persécutés. Le Catholicisme ne vit pleinement que dans l’urgence ; toute philosophie des valeurs, d’ailleurs. En Russie, et dans ses colonies qu’elle est en train de perdre, il y a encore des catholiques authentiques tout comme des « athées de rigueur ».
Croyez-bien qu’ils ne troqueront pas leurs valeurs contre la promesse de biens dont ils ont toujours manqué ; la masse cédera à la tentation, bien sûr, pour un temps ; l’élite intellectuelle, elle, non. Et, c’est bien l’élite qui donne le cap, infléchit l’Histoire, quoiqu’on dise : c’est bien, par exemple, une poignée d’humanistes, essaimée à travers l’Europe, qui a fait la Renaissance, dont les dernière bouffées permettent encore, ici, en Europe, de respirer un peu, en attendant qu’éclate la nouvelle, qui vient, que d’autres avec moi, on entend qui marche, on entend en marche.
Écoutez, vous tous : une armée se lève ; pas d’armée sans soldats, certes, mais pas d’armée non plus sans officiers de rigueur, modèles pour leurs hommes, sans vrais chefs. Partout à travers le monde, l’Islam a déclenché la guerre sainte : il faut bien lui répondre, à la manière de Gandhi, et non de certains exaltés, au regard de Dieu schismatiques. Je ne suis pas raciste pour deux sous, bien au contraire : « il faut frotter et limer sa cervelle à celle d’autrui », disait Montaigne, « un honnête homme est un homme mêlé », mais, à chacun ses traditions : si l’on bâtit un jour une mosquée à Rome, que l’on bâtisse alors une cathédrale à la Mecque ; pour le reste : bienvenue en France, si nous sommes bienvenus chez eux.
Nous sommes à la veille, nous passons le seuil d’une époque prodigieuse dont nul ne saurait mesurer aujourd’hui les innombrables bouleversements ; un grand espoir se lève : l’ère des « princes de la jeunesse » comme le très biblique Kipling — et, plus contestablement, d’un à l’autre bord politique : Barrès et Gide — se réinstalle, peut-être ; le temps revient des Péguys, des Mouniers, des Bachelards aussi ; partout en Europe, la jeunesse appelle des guides qu’elle ne connaît pas encore, parce qu’ils ne se sont pas encore levés d’entre les ombres que les pouvoirs mercantiles font encore peser sur eux ; mais, ces ombres vont se dissiper ; irrésistiblement, les maîtres, non pas à penser mais à se penser, vont se mettre en marche et les pouvoirs économiques vont trembler.
De l’Europe septentrionale à l’Europe de l’Est, un grand frisson mystique va réveiller la vieille Europe, qui, à défaut d’être de suite une mystique de Dieu, sera d’abord une mystique de l’Art et surtout de toutes les aventures de l’esprit. La jeunesse rendue enfin consciente par le sida, les sidas mentaux, et l’exemple des ilotes de 68, vingt ans après, pour la plupart hypocritement installés à des postes de décision où peut s’exercer leur cynisme et leur terrorisme intellectuel, la jeunesse enfin réveillée de ce rêve absurde et grotesque d’une libération de soi possible par le sexe et la vie privée — valeurs petites bourgeoises, — va enfin se tourner vers les vraies richesses : les joies sereines du dépassement et de la réalisation de soi. Ce que 68 a plus que tout proclamé est : « personne n’a plus le droit d’affirmer des vérités, toutes convictions sont bannies » ; or, si dans la société l’exception confirme la règle, en matière d’esprit de recherche et d’art et de spiritualité, c’est bien l’exception qui dicte la règle, avant d’être plébiscitée. Plus que jamais notre époque a besoin d’hommes-cathédrales, de ceux qui ne peuvent laisser personne indifférent : soit on rentre dans leur oeuvre, leur vie, leur exemple, soit on est obligé au moins d’en faire le tour, ne serait-ce que pour passer outre. Mais, l’époque a besoin d’hommes-cathédrales, non d’hommes-temples (comme certains évêques), pas d’hommes d’orgueil, mais d’hommes de foi.
Avec la mort du marxisme, je le répète, c’est aussi, et quoiqu’en pensent certains de nos soi-disant chefs, disons haut placés d’un moment sur cette échelle qui n’est pas celle de l’esprit de l’humanité, mais plus pauvrement celle de l’argent, c’est tout le capitalisme qui va se fissurer aussi pour obéir aux lois nées des transformations et de l’accouchement d’une nouvelle Renaissance ; eux aussi devront s’adapter, comprendre, accepter, ou laisser la place. Si le pouvoir, actuellement, était encore une « charge », au sens où au XVIIe siècle les moralistes l’entendaient, ils ne seraient pas tant à se battre pour s’en charger ! Il n’y a de grands hommes politiques que totalement désintéressés, que s’étant déjà dépassés : un chef d’État, ce n’est jamais que le premier valet de l’état, il n’est là que pour servir son pays ; un grand chef d’État est donc avant tout un homme de foi.
L’histoire des Arts et l’histoire de la pensée me donneraient raison en me fournissant des exemples — sans pour autant prétendre à l’existence indubitable d’une histoire cyclique. — Ce qu’il y a d’inquiétant dans les temps où nous vivons, que nous nous apprêtons à vivre, c’est que le retour des maîtres à penser, à se penser, et des « princes de la jeunesse », lorsque les politiques freinent le changement, cherchent à empêcher l’accouchement, précèdent souvent des fractures plus graves, dont les dernières se sont closes par deux boucheries mondiales.
J’ai tort ? Je rêve ?… Vous me prenez pour un rêveur ?.... Utopie ? Délire ?…

— Possible.
Attendons. Je suis jeune encore. Nous verrons. Qui vivra verra. J’ai une patience de Chinois.
J’ai raison.
Il s’agissait d’un film...

Jean-Louis Cloët (Professeur de Français-Lettres, au Lycée privé de XXXXXXX. Nord.)
le 15 Mars 1990.

Post-scriptum :

— Mais, qu’est-ce que c’est que ce type à qui on confie des enfants, mon Dieu ?…

— C’est simple. Je suis né onze ans après la libération des camps de concentration nazis, l’année même, le mois même de l’écrasement de la révolution de Budapest, en 56. Mes grands-parents ont vu leur vie encombrée — dirais-je, brisée ? — par deux guerres. Mes parents ont eu vingt ans sous les bombes. Ayant quatre vingt dix ans, mon grand-père a usé plus de gouvernements, de ministères, de cabinets, que vous n’userez de chaussures. J’ai connu les facs surpolitisées et surtout dans le bordel idéologique et philosophique le plus complet — de la spiritualité en de tels lieux ne parlons pas : elle se limitait à celle exprimée par les grafitis dans les chiottes. Certains de mes proches amis, ne sachant où se situer dans la société délirante de l’après 68 se sont suicidés. Moi, j’ai tenu, et j’ai compris ; j’ai eu envie de les venger, ou, plutôt, que leur mort ne serve pas à rien. 6OO.OOO suicides de jeunes par an en Europe, deux sur dix réussis seulement, 35.000 tentatives en France : vous ne trouvez pas que cela suffit ? J’ai voulu témoigner : aussi, suis-je devenu prof dans le Lycée même dont je fus l’élève, pour dire ce qu’on ne m’y avait pas dit et que j’ai du découvrir seul ; les poètes m’y ont aidé, comme dans le film. Pour pouvoir dire ce que j’avais à dire en respectant la liberté de l’Enseignement : j’ai choisi l’Enseignement Catholique.
Comme bon nombre des membres de ma génération, c’est-à-dire celle qui, mettons, avait dix ans en 68 — c’est dire juste assez pour en tirer des leçons — je ne suis d’aucun bord politique. Contraint à me prononcer sur ce point, je dirai : militant du parti du Vatican, surtout du parti de Jésus Christ ; il se trouve que c’est celui d’un Walesa, d’un Jean-Paul II — tous les papes ne s’appellent pas : Pie XII, heureusement. — Je ne suis pas homme de pouvoir : je n’ai pas d’intérêts à défendre, moi ; je suis un "pauvre", un "petit". Je peux donc raisonner sainement, conclure à tout propos social, dire comme qui on ne sait plus mais dont on commence à se ressouvenir, qu’on ose le nommer ou non : « Rendons à César, ce qui est à César, et à Dieu, ce qui est à Dieu. » Rendons à la Poésie, ce qui est à la Poésie, et, ce qui est à la Poésie est à Dieu. À bon entendeur, mes frères, je vous aime : basanés, blancs, noirs, jaunes ou rouges — même verts, après la lecture de mon article. —
(Au passage, il serait un peu temps que l’Enseignement Catholique relève la tête, que les Catholiques relèvent la tête ! Quand on baisse la tête, la relever plus haut, et, comme elle rebaisse à nouveau, elle revient à la bonne hauteur .)


LE TOURNANT


Depuis 68, en Occident, l’Europe de la Pensée ne s’est fondée que sur des idéologies politiques comme le Marxisme, le Maoïsme, par exemple, ou, sophistiques, comme le structuralisme et son corollaire faisandé : le postmodernisme. Le début des années 8O a marqué pour elles cet inévitable déclin réservé aux idées fondées sur la seule logique, et, niant à l’individu le prolongement nécessaire du droit au paradoxe, de la subjectivité et du rêve.
Raisonner sur la foi de la raison seule, c’est vouloir faire tenir le monde sur un seul pied, alors que l’homme est fait de son cœur, de ses sens autant que de raison ; ces trois composantes — constituant l’homme — constituant seules le trépied où peut tenir une idée, l’équilibre où asseoir le monde ; or, admettons que les seuls modes de pensée tenant compte de cette trinité sont l’humanisme et la religion ; constatons de même et dans la lancée, que ceux-ci se sont vus retirer tout droit de cité par les "libérateurs" intempestifs et iconoclastes de 68.
Notez ici, que je ne remets pas en cause le bel élan utopiste qui fut propre à Mai 68, mais ses effets et ses suites. Qu’une génération brimée de jeunes n’ayant pas voix au chapitre, et, s’étant trouvée obligée de suivre une société libérale et capitaliste à l’apogée de sa consommation — mais aussi, et, conjointement, à celle de sa pénurie d’horizon, d’avenir — se soit révoltée, rien de bien étonnant ; il eut été par contre étonnant qu’ils ne l’eussent pas fait.
Inconsciemment, ils cherchaient à être, à gagner de plein droit cette vie qu’on leur niait ; or, vivre et être, c’est agir ; on le leur interdisait. Inconsciemment, ils souffraient d’un manque de héros nouveaux, d’un manque de certitudes nouvelles ; à la différence de quelques-uns de leurs pères, eux n’avaient rien prouvé encore ; or, comme on ne vit de certitudes qu’en état de crise et que seuls les événements font les grands hommes, ils ont provoqué la crise et créé les événements ; mais, hélas, avaient-ils réfléchi avant ? Baignés dans le bain lénifiant (et non, Léniniste !) du confort d’une économie triomphante, avaient-ils rêvé, avaient-ils mûri leurs idées, avant de les dire en criant ; et, dans l’ombre, les grands hommes s’étaient-ils préparés, forgés par cette ascèse de la ténacité qui avait, par exemple, fait, en d’autres temps, un De Gaulle ?
Pour 68, l’égalité consista donc en la suppression des héros, le déni de tout modèle, de tout récit héroïque ; mais, l’égalité entre les hommes n’est obtenue et payée, que par le sacrifice des héros sur l’autel d’une certitude, au cours d’une messe sans ouailles, et, encensé, le plus souvent, par l’ingratitude publique.
Mai 68 fut, je crois, la révolution la plus épidermique et la plus inconséquente qui soit. Une fois table rase faite et le désordre installé, aucun ordre n’en est né ; aucun sage, aucun grand homme pour transformer l’essai, pour transcender l’acquit. Aucune idée neuve, alors, vers laquelle marcher. Rien. À nouveau le désoeuvrement. C’est alors que les politiques ont pu profiter de l’aubaine en proposant leurs principes — les intellectuels avec — sachant bien qu’on a des principes à défaut d’avoir des idées.
L’éclatement du bloc de l’Est étouffé par une économie déficiente, mais aussi par la tenaille des deux orients : la Chine, et, l’Islam le gagnant, a marqué comme chacun sait la fin des idéologies. L’Est cherche à se créer une issue à l’Ouest, désormais la seule possible : sa seule et notre seule chance. Une fois l’équilibre des super-grands remis en cause et laissant le champs libre à d’autres puissances, il n’aura pas fallu longtemps pour que se découvre, dans toute sa cruciale réalité, le nouveau problème de l’équilibre mondial : l’Islam, plutôt non : l’islamisme.
Mais, le plus grave, c’est que derrière l’effrayant phénomène de l’irrésistible poussée d’un certain Islam offensif à laquelle déchristianisés, désidéalisés de tout humanisme, et, même, désillusionnés de toute idéologie, nous n’avons à répondre que par l’argent et par les armes (peu de choses, si l’on songe à l’expérience des U.S.A au Vietnam, à celle de l’U.R.S.S en Afghanistan, et, pourquoi pas, à celle de la France, en Indochine, en Algérie), se cache le problème du Tiers-Monde, que nous avons criminellement, et, bien trop longtemps, refoulé ; un Tiers-Monde, où, de plus en plus — pour le Catholicisme, hélas ! — le Catholicisme n’est plus la langue des pauvres ; mais, où la langue des pauvres, de plus en plus, devient l’Islam.
Qu’a donc fait le Catholicisme pour se déjuger ainsi aux yeux de ceux auxquels il devait apparaître comme le frère par essence, le père aussi et le sens de toute vie, de tout espoir, de tout combat : le Saint-Esprit ? Quel abandon fondamental a-t-il commis, et, le peuple chrétien n’a-t-il plus reconnu soudain en ses soldats de la foi missionnaire la pure race des héros, dont il avait, dont il aura encore besoin pour être, pour redevenir un peuple fier, debout et généreux, qui peut ouvrir les bras sans risques ?
Où situer la fracture, la faille, la plaie par où se perdent nos forces vives, afin de la soigner enfin, et, afin qu’elle cicatrice ? C’est pour l’ancien Occident Chrétien que nous sommes, face au grand empire d’un Islam qui se reconstitue, bien davantage que l’Europe et son marché Européen, la question à l’ordre du jour. L’Europe économique, certes, c’est un grand corps ; mais, voilà : où allons-nous lui trouver une tête, et, une âme ? Il y a plus inquiétant : les cherchons-nous, le voulons-nous ?

Jean-Louis Cloët
11 Octobre 1990.