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Corps de l’Art, corps « Un » possible ?

« Ceci est mon corps, ceci est mon sang… »

samedi 22 septembre 2007, par Jean-Louis Cloët

De l’incarnation en art. Tout créateur crée à son image pour tenter d’échapper à sa corporalité, et, tenter, repensant sa corporéïté, d’inventer un « corps glorieux ».


[Corrélats : voir : Le Droit à la profération : http://utopiktulkas.free.fr/polaire/spip.php?article4 ; ainsi que Appel à l’insurrection spirituelle : http://utopiktulkas.free.fr/polaire/spip.php?article26]

ÉDITORIAL des numéros 3 & 4 DE POLAIRE
(parus aux éditions GabriAndre, 30960 Saint-Jean-Valéricle, en mars 2000)

DE LA FIGURE : DU CORPS DE
L’ART
EGO

Figurer : c’est donner un visage au monde à seule fin qu’il regarde l’homme, enfin.
Figurer : c’est humaniser ce que l’on figure ; c’est toujours une projection qui cherche à établir de fait l’exorcisme ou le dialogue.
L’homme est non seulement « la mesure de toute chose », mais aussi de toute figure ; aussi, le figurer consiste-t-il à le réduire ou à le hausser — c’est selon — à la hauteur d’une abstraction.

ALTER EGO

La figure établit toujours un dialogue : figurer, c’est quintessencier l’altérité en une abstraction relative, propre à relations à son tour.
Tout rapport d’altérité trouve sa brisure comme sa jointure — voire sa conjointure même pour qui veut la représenter telle, « en soi » — dans l’altération.
La figure, c’est la distance, la distance dans son essence : l’autre dans la distance de son essence propre pourtant l’une et l’autre perçues.

« TEMPUS FUGIT »

Figurer, c’est toujours figurer à distance ; or, souvent, ce que l’on figure,... c’est plus la distance que la figure : pour mettre la distance à distance, et, s’approcher de la figure « en soi » sinon inatteignable, injoignable, impropre à toute altérité profonde.
Figurer, donc, c’est figurer non la distance d’espace seule mais aussi dans celle du temps ; non pas le devancer, non pas le remonter, ni s’interposer entre la figure et lui, mais s’antéposer en quelque sorte, et, ce, dans le retour entre la chose figurée, la chose figurée et soi.
Figurer : c’est gagner une éternité, à défaut de corps éternel, la gagner comme par défaut. La figure, c’est en quelque sorte l’erreur miraculeuse dans la tentative d’algébriser, de géométriser notre temps, notre durée, quand, enfin, elle s’accouche au monde : « autre », démonique, sauvée.

L’œuvre d’art, en somme, l’Œuvre — portée à terme, — c’est de l’organique abstrait qu’on donne au monde.
L’œuvre d’art, c’est de l’organique abstrait.

— C’est là le sujet de ce numéro [...].


(le 27/I/1998)

LA CHAIR

Comme toute chose mais plus encore, la chair est convention et connivence car la chair n’est pas une chose ou si elle l’est, elle est « la chose » spéculaire et spectrale qui hantait Shakespeare : un legs non voulu entre autorité et déni, légitimité et névrose.
Étant l’ombre d’un moi « en soi » et son reflet : toute chair est spectrale et aura, ignorant plus ou moins son spectre et son aura, à proportion qu’elle s’ignore « en soi ».
Convention et connivence seront en proportion de cette conscience de n’être qu’une ombre, une ombre et un rayonnement, intangibles, bien au-delà de la matière, bref, de la chair, l’annulant.

— En somme, la chair n’est pas la chair mais toujours « autre » : autre chose et jamais une chose en soi, mais un accord ou un déni entre l’en-soi et son spectre, la distance qui l’en sépare et cette distance même est l’aura ou plutôt la crée.
C’est dans l’« au-plus-près » ou dans l’« au-plus-loin » du spectre à la chair que s’atteint l’aura maximale, car l’intensité s’atteint au plus fort de l’adéquation du moi à son corps ou de son rejet.

C’est une fois cette adéquation ou bien ce rejet défini dans leur valeur d’intensité relative que l’être peut s’ouvrir alors à la question, cette question où ne comptent que les réponses : monde indécis , précis pourtant, que l’on nomme « l’altérité », où l’être, au-delà de son champ d’action, trouve aussi son chant — et, de fait, peut-être son sens — s’enchante !…
C’est alors qu’il se perd ou trouve, dans l’abîme imprévu de la mise en écho avec ses fantasmagories, ses leurres [...] ; c’est alors qu’il se perd ou trouve la mesure, non seulement de son être « en soi », par-delà la chair et de l’autre [...] ; c’est alors qu’il perd ou qu’il trouve la mesure de l’univers : dès lors caressant si l’on veut la peau du Cosmos, et, pour d’aucuns, la peau de Dieu.

(3/II/1998)

LA MATIÈRE

La distance dans la matière, où s’opère et peut se loger l’espace de l’altérité, c’est son silence ou son cri : le souffle qui le meut sensiblement de l’un à l’autre… — En un mot : sa respiration muette et perceptible […].

C’est, peut-être, lorsqu’elle est muette, qu’elle est le plus perceptible : précisément parce qu’elle peut être et qu’elle s’ouvre ainsi au bord du non-dit l’espace virtuel du « dire », de tous les dires, comme une évidence-promesse. Or, c’est ainsi aussi qu’elle est la plus silencieuse : quand elle vibre au point de s’annuler en quelque sorte, au cœur du cri.

Il demeure que la matière quelque soit le médium qui la revêt est sonore : bien plus onde que chromatique au sens où la lumière est une onde encore. Car la matière n’est pas la matière, de fait, mais bien plutôt ce qu’elle émet : ce qui fait qu’elle existe davantage dans ses effets, de fait, que dans son support.

On peut imaginer ainsi que la matière — j’entends dans sa réalité subjective (objectivée), — on peut imaginer ainsi que la matière : c’est ce qui reste quand la matière est oubliée. C’est une vérité, qui s’observe aussi bien en art que dans l’amour : le premier déjà « au-delà-en-deça » de l’acte créateur, le second : « au-delà-en-deça » du coït comme d’un silence et d’un cri.

(3/II/98)