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L’Air & le temps

(De Paris et d’ailleurs, paysages)

dimanche 9 septembre 2007, par Jean-Louis Cloët

Précédé du PETIT MANIFESTE IMPERTINENT de la Picturésie,
POUR UN CUBISME IMPRESSIONNISTE « ZEN ».

(poèmes 1984-1985)
*



à Victor S.
à Maître Shizuka Murayama, en rêvant sur ses tableaux.

EN GUISE DE PRÉFACE :

Tout promeneur est solidaire, solidaire de ce qu’il voit. Phénoménologique, tout lui est belvédère, belvédère pour voir ce qu’il est. Partout, sur tout, il se projette. Ombre chinoise, il se découvre, il se met au jour. Dans chaque être croisé, entrevu, dans chaque lieu traversé, dans chaque objet : il s’invagine, il se concentre, il se médite, il s’accouche. C’est le réel qui en découle, dans un déluge, dans un cri…

« Tableaux parisiens » modernes, voici quelques croquis, quelques naissances impromptues d’un « Wanderer » d’aujourd’hui.

J-L. C.

PETIT MANIFESTE IMPERTINENT
de la Picturésie
 [1],
POUR UN
CUBISME IMPRESSIONNISTE « ZEN » :

« Ut pictura poesis »
Horace, Art poétique, 361.

Entre l’œil du peintre et le monde, il y a l’air et le temps ; l’air et sa lumière —l’éphémère, — et le temps, qui, passant, l’efface. L’air est un défi au temps. Le temps est ennemi de l’air. Et, l’incertitude du poète-peintre, du peintre-poète naît de ce combat incessant mis entre lui et l’univers.
Il n’est aucun artiste qui, au départ, n’ait quelque chose à pacifier. Il n’est aucune vocation artistique qui ne naisse pas d’un désordre ou d’un combat ressenti comme étant un obstacle à la vie, un empêchement au bonheur. Le désordre sent la mort. L’artiste est pacificateur. Tout artiste impose au monde un ordre selon son cœur. Tout artiste interrompt dans le monde une lutte, ou plutôt la suspend, invente un équilibre, une réalité possible.
Pour le poète-peintre et le peintre-poète, le poète paysagiste, cet air et ce temps qui se nient l’un l’autre — la durée détruisant ce que dans son éclair a composé l’instant, — cet air et ce temps qui se contredisent muettement, empêchant toute paix au monde, tout bonheur, le contraignent à formuler le jugement de Salomon : entre l’air et le temps qu’il renvoie dos à dos, leur imposant l’entente, l’artiste invente L’Air du temps. Puisque l’air et le temps se nient, le peintre met en harmonie, poète, orchestre ce combat silencieux. Le paysage est une fugue, la lumière est son contre-chant.
Il faut réaliser la synthèse impossible entre impressionnisme et cubisme. Le cubisme inventait une quatrième dimension, contestant l’arbitraire des trois. L’impressionnisme figeait l’instant, contestant l’arbitraire du temps qui le découd. Contestant le temps, figeant la durée dans sa succession d’instants peints de façon impressionniste et montés de façon cubiste, le poète-peintre, le peintre-poète échappe alors au temps, y découvre sa liberté. Cette technique, la sienne propre, doit apparaître alors évidente et manifeste, lorsqu’on regarde, lit, chacun des paysages urbains, sylvestres, champêtres ou maritimes, les monuments même, qu’il a saisis dans leur durée.
Si Monet peignit La cathédrale de Rouen à plusieurs heures du jour en plusieurs toiles — de même qu’il peignit Les Meules, leur série, — le poète-peintre, le peintre-poète, lui, lorsqu’il peint une cathédrale à différentes heures du jour, la peint en une seule toile, un seul poème, tout comme les primitifs pouvaient représenter le déroulement d’une histoire sur un même plan sans cloisonner.
La part de création qui consiste à monter les divers fragments de réalité, à recomposer la figure, l’objet du sujet dans le puzzle de sa lumière donnée dans l’éclatement de sa variété, vise à produire, de par la composition même et l’émotion qui en résulte, un sentiment d’éternité.
Peindre au présent, mais au passé et au futur également, tout ce qu’on voit. Peindre le présent non tel qu’il est dans la réalité : c’est dire étouffé dans l’étau du temps, pris entre futur et passé ; non, desserrer cet étau, en libérer le présent, le rendre à l’air. C’est ainsi que les paysages peints ou écrits respirent profondément. Tout poète, tout peintre peint contre le temps… mais seuls les vrais poètes, les vrais peintres se servent de lui .
Quand le poète-peintre, le peintre-poète n’utilise pas sa technique cubiste-impressionniste, son œil — ce creuset objectif, où l’alchimie de sa peinture s’élabore — fonctionne tel un appareil photographique mis en pose, le temps de pose étant plus ou moins long selon ce que veut le sujet. C’est sans doute ce qui donne à ses créations cette atmosphère orientale de profonde méditation : il y a du moine Zen chez le poète-peintre, le peintre-poète, qui, lorsqu’il peint devient chaque fois ce qu’il voit. Ainsi, si notre poète-peintre, notre peintre-poète avait à être classé — ce qu’obstinément il refuserait, — il devrait l’être parmi les peintres, poètes de l’éternité.
Saint Augustin disait de la nature, qu’elle est « l’escabeau de Dieu » ; je ne sais s’il faut prononcer le mot : Dieu pour parler du poète-peintre, du peintre-poète, mais, païen, chrétien, bouddhiste […] ou de toute autre confession, son rapport constant à l’éternité, ce fait qu’il voit toujours les choses dans leur au-delà et le fait que sous le visible de chacun de ses poèmes-tableaux, de ces tableaux-poèmes, bruit l’invisible et son murmure, cela suffit pour conclure qu’il est par nature mystique. Est-ce notre poète-peintre, notre peintre-poète qu’on voit dans ses poèmes-tableaux, ses tableaux-poèmes, ou est-ce le principe directeur qui rassemble les atomes épars de la matière jusqu’à les fondre en ce qu’on nomme à défaut d’autre mot plus propre : « la réalité » ? Toujours est-il que l’un et l’autre tendent dans L’Œuvre du poète-peintre, du peintre-poète, à ne plus former qu’un : si le peintre devient peinture, sa peinture devient autre chose, et, cette trinité constitue bien un tout, qui, questionnant le monde, y répond simultanément ; le temps figé en point d’orgue, distendu, rayonne comme en expansion .
T’oueng-Chan, maître chinois du IXe siècle, voyant son reflet dans l’eau d’un torrent qu’il traversait, écrivit ceci en mémoire :

— Ne cherche pas la vérité chez les autres :
elle s’éloignera de plus en plus de toi.
Je vais seul maintenant
et je la rencontre partout où je regarde.
Elle n’est autre que moi-même,
et pourtant, je ne suis pas elle.
Quand je comprends cela,
je suis face avec Tathata (l’en-soi).

On notera d’emblée chez le poète-peintre, le peintre-poète, l’absence presque systématique de personnages ; s’il en met, ils ne sont que des silhouettes imprécises qui se dissolvent dans le visage même du paysage, comme inutiles. Ce constat impose, impromptue, la question suivante : le poète-peintre, le peintre-poète, un paysagiste, non un portraitiste, pourquoi ? Je crois, que le poème de T’oueng Chan y répond.

J-L. C.

*1

Paris, belle pavane : où sont vos toits — maisons vivantes, chapeau bas — au lent passage pers du convoi de la Seine qui décrit, s’invoquant, son cortège et se suit, renaissant sans cesse, à s’accoucher sous l’arc-en-ciel fané des ponts ?

Le ciel sarclé de Paris, sans nuage — ou neigeuse gaze, — est ce jardin sans gazon, d’air, où la Seine erre, là-bas… : l’autre monde se voit d’ici.

La cathédrale et ses églises, sentinelles au garde à vous, lui rendent, sabre au clair, l’honneur du ban.

*2

Le long de la Seine, les amoureux croient que la Seine est à eux. Ils s’aiment. Ils se jouent la grande scène du deux.
Dans la Seine, un pêcheur pêche ; pèchent aussi les amoureux ; on ne sait qui est plus chanceux, des deux.

Tout seul, assis, un gamin, lui, ne fait rien ; plutôt si : il regarde.

— Quoi ?…

— Rien ; la Seine aussi.

Ces arbres fleuris, cette rue qui monte, Notre-Dame, blanche, au dessus des arches du pont, les façades bien alignées, ensoleillées, et, dans le fond de l’air, cet air de propre… : ma foi, c’est le printemps ma chère, le joli mois !

*3

La terre est aussi ce jardin où les saisons musardent, muchées en arbres ou en source… sylvaines ou ondines, mutines.

La terre, en somme, est aussi cette flânerie de couleurs païennes sans calcul, ce répons d’une à l’autre colline, primitif comme l’air, occulte mais léger, qu’articule le Vent, Éole, et sa musique.

L’horizon a les joues gonflées de miracles :

— « Pffoû !… [il souffle] … …oûhhh ! » ; et, c’est le Printemps.
Qu’il souffle : et c’est l’Hiver, l’Automne.

Lors, le Grand Large sourie.

*4

Ce ne sera pas davantage ce subtil tournoiement de l’écho sur soi dans sa conque — non plus l’automne déployant ses ramages de paon si haut dans le ciel froid — que je retiendrai de ce domaine perdu, où bien des Grands Meaulnes ont du rêver d’y rencontrer leur ombre sœur, mais c’est l’étang, vraiment d’argent, glacé, derrière un rideau ardent de hauts peupliers ou de saules : l’eau dormante en son étendue, juste entrevue au vol… où la nuée niait à la fois ciel et eau.

*5

Village : étoile de mer, perdue au fond du vert, perdu dans l’abysse, au dessous du plateau sous-marin. La mer rassemble ses œufs, réunit ses géodes dans un nid bistre que couve un surplomb arlequin.

Un champ, un long champ ocre est le tombeau du jour : cette plage au creux du canyon.

Ville engloutie : la quiétude et ses courants, ses marées profondes ont fait, font d’elle, ce galet prévisible ; il aura bientôt le grenu de l’air, le poids du temps, le poids nul, quand l’oubli l’aura hâlé.

*6

C’est l’automne, les amoureux seront tombés avec les feuilles ; la Seine a des airs de canal.

Grands arbres haubanés de sang, promesses du départ : hélas ! chacun vous affalez la voile. Il est bien tard.

Paris jette l’ancre à Paris. La Seine va vers Saint-Denis noyer sa peine.

À Paris, le soir tombe. À Paris, il est tard. C’est Paris sur peine, où coulent la Seine et nos souvenirs.

Plus de fenêtres dans Paris. Plus de rues.
Rien que ces remparts, gris.


— Un homme seul pêche des rêves.

*7

Il fallait bien que les arbres aussi aient un visage pour mourir.

D’automne, le vent bohémien, le vent errant du juif Automne, au vol les vole, et ils s’envolent : girandoles de regards roux, grèle grêle, de porte en porte, glissant dessous leurs yeux fanés au gré du vent qui les emporte, mortes, sans être jamais nées.

La risée suffit, qui passe, brusque : ces longs rêveurs confus s’effacent […].

Contre un banc, comme plaquée — homme ou femme — résiste une feuille rouge, pourtant.

*8

Paysage, jeu de cartes. Pays sage qui s’étage, la ville sens dessus dessous avec ses ombres.

Le château est un basalte ; l’église, de neige et de cire, fond au soleil, s’autogire, et ne décolle pas.

Paysage, jeu de l’oie : je débute en un, au pied de la bute, le village.
Premier coup de dé : le trois. Plus haut, c’est la tour.
Quatre : je descends au village blanc.
Deux : je descends aux peupliers […].


— Le premier qui gagne, au rebours, recommence tout de go.

*9

Village, dans ton nid bien caché qu’aucun pilleur ne risque de dénicher : tant d’œufs ! Le clocher les couve.

— Qu’en sortira-t-il ?…

Mais qui nous dit que l’homme n’est plus cet animal sauvage qui connaît l’abri, le refuge sûr où gîter ? Qui nous fait croire qu’il perdit l’esprit de la forêt, des montagnes, des lieux reculés, solitaires ?

Ce sont ses sanctuaires ; l’instinct, le plus sûr guide, l’y ramène en dépit de tout, là ; là, où sa race connaît ce que pèse un ciel plus bleu.

*10

Géante, protectrice, la montagne accroupie, à genoux tend les bras et penche un peu le cou sur les noirs remparts de la ville blanche.

Onze tours la gardent, sentinelles, le long d’un long chemin de veille longeant le fleuve large et droit.

Le haut campanile de la vieille cathédrale est beau, rose comme un corps nu qui s’expose : il ne craint rien ; il est au cœur des maisons blancheur de drap, du manteau damassé des jardins étagés, sans âge, en vain souhaitant le martyre et la peur.

*11

Le chemin est ruisseau. La maison est château : on croirait une église.

Mince et bleue, fumée diffuse, feu larvé, loin, dune ou falaise : la montagne avance en silence au fond de l’horizon.


— Provence : provende à proprement profuse, hors du clos au haut carré d’ifs à la cour obombrée de mauve, lumineuse d’un ciel d’eau douce. Tout est verger : olivette, où, court tondus, paissent — doux — les oliviers, cette terre à la chair rouge.

*12

Les maisons, sont-ce ces ruches ? Les abeilles, ces buissons ?
La lumière, c’est ce miel qui mordore la saison.

Ces deux peupliers sont les flammes que la terre a allumé au métissage des règnes. La terre et l’air, avec le feu, se sont mariés avant-hier ; le village a mis ses murs blancs.

— Tous les toits sont d’eau vive !…

L’on saura demain matin si cette prairie n’est qu’un arbre ou une tempête de sable. On saura si le monde n’est qu’artifice.
On le crée,
quoiqu’il en soit.

*13

Trois nuages dans le ciel : la chapelle et le château.

En meute, la Garrigue entre par les ruelles.

Les rues raides sont rus, où file — fi de l’eau, fuyante elle aussi — née de quatre grèves ridées, d’un névé de tuiles pâle et d’un rond soleil tournesol, une ombre fille aux yeux marins usant les murs comme des hommes.

Sous le ciel d’écume brouillé, l’océan des collines s’est démonté.

Le clocher d’une chapelle ou d’une église, où qu’il soit, est toujours phare.

Il en est deux, là.

*14

O : château, rond dans l’eau.
Peupliers, belle plaine.
Le ciel est tombé dans la pièce d’eau.

Sœur Anne est là, aux créneaux ; Anne, Anne au hallier du ciel, veille, vigie au gibet haut, au gibet du plus haut mât.

À bâbord : rien, comme à tribord. Rien, c’est la plaine qui ondoie, c’est le soleil qui poudroie.

Soleils oui, des soleils soleillent.

— Soleil des arbres sait aussi le soleil des eaux… —

Pas le temps de voir la barbe bleue des fourrés : les peupliers, focs à la proue, la pierre même est une voile !

*15

— Comment Dieu s’y retrouve-t-il dans sa ville aux dix portes qui en commandent l’accès ?

Dieu est monté dans la tour gauche : l’ogive se colore de nacre rose et bleue, dont les diaprures chatoient.

Il est là.
On ne le voit pas.
Mais il est diamant d’une bague au chaton retourné toujours.

Il faudrait rentrer ; il faudrait monter, pour le voir.

Une tour est au jour, l’autre au soir.

À l’image du monde, et autant que lui monde : aucune église, en fait, ne se couche jamais tout à fait.

*16

L’homme craint-il le ciel pour hérisser la terre d’une herse de dards et de tours inverse,… ou est-ce pour fermer l’accès du Ciel aux rivaux de Dieu ?

C’est peut-être simplement l’ancre : celle où la détresse du monde peut arrimer sa dérive. Et, si ce n’était que cela ?…

Encore engluée de lave natale, la première montagne est née ; le peuple, né de son flanc, se tait.


— Dieu, est-ce mort ou naissance ?…

Ciboire noir de la rosace, la flèche rouge est une lance.

*17

— Qui parle de vaisseau pour une cathédrale ?
La cathédrale est paquebot.

Notre-Dame de Paris met son buffet d’orgue aux pleines tempêtes, dehors ; son soufflet, c’est celui de la forge du vent.

À voir ce ciel d’orage, Notre-Dame est aux grandes orgues pour la nuit.

Paris va l’écouter, cette nuit, au travers des arbres.
Paris va l’écouter fleurir : pousser les tuyaux de ses arcs jusqu’au fond du ventre du ciel !…

(Vitrail, dans le châssis des branches, la nuit craque, et se tend.)

*18

— Cathédrale de charbon, ce feu qui couve : c’est ton chœur.
Ta rosace est un ostensoir, noir.

Cathédrale, pénitent noir : immobile, tu marches, couvert de cendres.

Tu vas les rues.
Tu bas les rues.
Ta croix rouge au dessus de toi saigne, et, droite, crève un ciel de suie.

Tu vas, tu bas la mort ; tu vis, debout.

Cathédrale, haut terril sombre dans la nuit : tu rougeoies, haute, tu flamboies, buisson fossile, sans te consumer, belle ardente ; et, tes tours sont les deux Tables de Lois, que Dieu dessine […].

*19

Il est des églises, qui ont l’air de bergeries ou d’auberges espagnoles, sous la lune, dans l’air élargi par la nuit claire, l’espace foré d’étoiles.

Dans la nuit, elles apparaissent comme apparaissent les anges : surprises dans l’immanence tenace de leur immatérialité glacée, mais nimbée d’un halo de clarté chaude, aussi transfigurée qu’humaine.

Ivre, interdit,… on s’attend à les voir soudain disparaître ; mais non : elles sourient.

*20

Bâchées d’ultramarin, migration immobile : des barques en triangle, corne dressée.

— Narvals […] ?

— Peut-être, oui ; dans la dilution de l’air chaud.

Port.
Quais.
Calme.
Le village aussi a ses cornes, banal : deux clochers, comme un taureau dans l’arène du jour qui dormirait dans la poussière, mort.

Terreau du port. Barques encore.…
Et, hormis deux pêcheurs enracinant la leur dans la futaie des mâts, personne,… qu’un sémaphore nu de rousseurs : immeuble, une cloche qui sonne.

*21

L’enfant est cette cathédrale.
L’homme : l’immeuble.
La femme : la tour.
Le chien : ce bateau noir qui passe, trouant l’espace trop pâle du delta que l’enfant rêve.

Saluons au passage la caravelle jaune et rose, toutes façades carguées, toute prête à appareiller, vers Notre-Dame. Les deux réverbères du pont serviront de bolards, au cas où.

L’enfant, capitaine du port, pilote et marinier, préside aux départs immobiles de la ville.

— Et pourtant […] !

*22

Il fait nuit dans la Seine : une nuit verte sous la bleue, sans profondeur.

Paris brûle.
Les quais grillent.
Vivants, les arbres sont des torches.

Heurtées à ces têtes : des têtes têtues, sorties de terre, réverbères raides, tendues, levées, milliers… Et, béant, baillant, le grand cerbère électrique éructe, inimitable, un beau souffre safran en feu, dont tout se poudre.

Tout Paris est alors papillon, brandons d’ailes, constellations d’ocelles qui, brasillantes bluettes, virevousse, tournaille, monte et gire, dans l’iridium blanc — fulminante mousse — des projecteurs et de leur puits.

Leur cendre (duvet se collant aux lampes sur Paris) est manteau « couleur de nuit », « couleur » de jour et « du temps » : c’est la couleur de Paris, l’air, de Paris, princesse de conte.

Il faut attendre chaque nuit, que demain, que le jour se lève, blanchisse le glacis des toits bleus, pour qu’enfin tout la dénude, qu’elle perde ce manteau, pour qu’au tout venant elle s’offre dans un vacarme éreintant, garce, nue parfois jusqu’à l’os.

Mais… chaque nuit, Paris est reine, « Cendrillon » qui fuit ou « Peau d’âne ».


— Dans l’eau : des reflets, dans la Seine éblouissante ; Paris danse ; et la tour Saint-Jacques, duègne, n’a rien à en dire : elle dort ; tout est permis ; ses ombres peuvent danser, sous l’autre Paris des toits […] !

*23

L’air est guitare.
Quais de Paris.
Voici le soir.

Les façades sont amoureuses.

La Seine est toujours en retard du dernier nuage […].
Hybrides, les reflets des arbres sont emportés au fil de l’eau, amours de feuilles mortes […].

— Ah ! que cachent tant de fenêtres !
tant de fenêtres ! tant de portes !
sous ces toits — chenal gris du ciel — qui sont des coques nécrophobes, jetant l’ancre de leur fumée, belles quilles des cheminées ?

Guitare est l’air.
Guitare est l’heure.
Il va pleuvoir.

Il passait tant d’amis !

*24

La place à l’ombre est une mer ; la mer étale est une place.
Un jet d’eau cingle vers le port, par le droit détroit de la rue.

Vers le large et le soleil mûr, le rivage étend ses bras gourds, ses bras chargés de présents : falaises, paquets vieux-rose, grand paquet ocre, chapelle au blanc manteau baroque.

Or, voici qu’il présente aussi dans son poing la gaze glacée d’un bouquet vert-écru de platanes.

Canicule.
Mirage : la place est fjord — mer polaire — ; l’iceberg d’un voilier se fond là-bas.

*25

Rideau de rides.
Rideau d’arbres sur le mur gris, sur les fleurs bleues de l’ombre.

Femme ou vieillard, à l’ombre, une ombre à l’âme sœur, inconnue, seule, prend le frais, prend le soir.

Elle est fenêtre : silhouette parmi les crêpes colorés ouatés d’âcre de ce boqueteau villageois, qui vit, là.

Elle y vit, parmi les fenêtres, les toits, sous un pan de mur rouge ; seule, au bas d’un champ, d’un chemin et du ciel,… sous le clocher, beaucoup plus loin.

*26

Femme brune aux larges lèvres.
Beau fruit aux yeux écarquillés, dans ta cosse de mousseline.
Tes mains sont deux lierres liés au berceau de tes cuisses.

Tes mains sont nues, ta nuque aussi, dont seul ton bien-aimé connaît la blancheur duvetée et l’odeur.

— Souries-tu ?
Qui regardes-tu ?

Quel paysage, veuve fraîche de cette enfant que tu regrettes, que tu fus… quel paysage, portes-tu entre tes hanches larges, dans ce ventre que tache — noire — une ombre sœur de ton regard ?

*27

Paris, palissade de rues, lapalissade !
Tu retiens par tes ponts tes deux îles : de la Cité, de Saint-Louis, qui prennent le large.

Tu es un puzzle, Paris ; un enfant te reconstruirait, un artiste.

Tu es un vrai jeu de patience, avec tes tours, ce fouillis bien ordonné de tes rues, tes palais, tes avenues, tes basiliques… mieux : ta cathédrale gothique, tes cent églises, tes dômes, les arcs de ton triomphe,… et puis, tes millions de chambres sous les toits, Paris […].

*28

Au jardin des cathédrales, les arbres sont de pierre ponce. Les cathédrales poussent bien ; elles deviendront grandes, pourvu que Dieu leur prête vie. Bon.

Tout irait mieux si la tour ne "faisait pas le Jacques" au milieu de la cour, mais enfin… Que voulez-vous ! il faut que jeunesse se passe…

Une entre ses arcs, et l’autre sur le mur — cerceaux en écho —, les rosaces tournent autour des reins des filles de l’air aux cheveux de soleil jaune.

Un ange surveille le jardin et ses jeux.

*29

Au pied de la tour, un escalier descend aux quais :
la liberté !
Un bateau, là : « — La mer, au bout du goulet !… »

La tour carrée a une sœur ;
sœur jumelle, sa sœur est ronde.

Basta !
Pour le forçat,
rond ou carré, faut décarrer, avant de pourrir sur pied.

Il n’est pas facile, Ah ! meurtrière

— meurtrier —
de filer
par ton chas.

*30

On aura déchargé les arbres en premier, et, dragué le ciel en dernier.

« Sous les pavés : la plage… » ; sous la Seine, une rue qu’encombrent des piétons silencieux.

Greniers en résumé, qui livrent en cage des livres — lits-cages, — les casiers des bouquinistes des quais en scellent peut-être l’histoire.

Collées entre elles, gros in-quarto aux belles reliures, les maisons en ordre, rangées au rayonnage de la rue, sûrement doivent en savoir plus sur ce fond des âges.

*31

Paris s’enneige.
Paris s’ennuie.
Paris s’engivre. Paris est ivre de froid.

Ses réverbères sont seuls sur terre.
Aux ponts, ses trottoirs sont vierges de pas.

Pas un passant ; pas un manant même. Les arbres battent la semelle, mine de rien, mais personne ne les surveille.

Un pont plus loin, on dit même (— qui : on ?… — Les glaçons dans la Seine, tiens !…) que, là-bas, au pont de l’Alma, le zouave a déserté, qu’il a rendu son tablier, regagné L’Afrique.

— Mais, quand même, là : voyez ces toits !

*32

Le château, ce frottis de chairs vives, posées sur le vent, contre ; c’est peut-être aussi la chair de la terre qui dénude sa pulpe silencieuse jusqu’au sang.

Bas, c’est, dans le désordre des toits, l’atermoiement des bleus, le rose qui chuchote, et ce grand éclat de rire de vert anglais, de vert brillant, remontant la colline : là.

La fumée du ciel, indécise, ne sort pas de ces cheminées d’usine jumelles, de leurs deux colonnes païennes ; non, l’air rêve qu’il dort.

*33

La falaise double le cap courbe du port, étrave haute, cargo de craie chargé d’herbe à raz bord.

À contre-courant du contre-jour, une digue rentre au port, lourde, à rebours, s’y échoue.

Pour lors, le port est de boue — marée basse. —
Les bateaux échoués, c’est la ville éclatée qui se mélange à son reflet dans la flache, où le ciel marouflé se décolle, troué de bouées rouges.

À quai, pour les renflouer, les maisons sont en cale sèche.
Œil rond, la rade,
prisme,
trompe l’œil.

*34

Carigliano, l’île aux vaches.

La statue de la Liberté a des fourmis dans les pieds.
La Tour Eiffel lève le nez, et, droit, crache son ombre au loin par dessus les passants, les ponts, dans la Seine […].


— Ô grief ! : quel est-il donc, pour que tu piques T.S.F., ainsi le ciel de Paris ?

Les péniches, ne sais-tu pas, sont des moutons ; les nuages, que tu défies, sont des péniches amarrées, accrochées aux bolards des immeubles gris et noirs.

(Le ciel a ses raisons, que la Seine connaît.)

*35

Un port, plus que ses mâts, c’est cette parousie du phosphore en sa rade : ce double écho de la profondeur, cette ténèbre bleue,
quiète,
que le silence dissout,
ce drame reposé de la mer, qui fond dans le reflet des voiles, ou, des corps des coques couchées,
soudain absouts et remerciés d’être, nus,
là,
dans cette main.


— La terre,
abordée par ce vide grésillant de soleils remémorés, de houles et d’aubes sauvées,
n’a plus de réalité :

sa transparence
vaut.

*36

Les façades ont mis leurs volets bariolés à la fenêtre, comme un linge. La ville est cette arlequinade — le bourg plutôt, — et c’est ainsi, ici, la fête, été comme hiver, chaque jour.


— Campanile, tu rameutes pour la féria, la meute assoupie des maisons, des toits : le taureau du soleil va les rues, corne les façades !…

Chante plus haut, Campanile : tout dort […], comme dort l’Ombre, lovée comme un homme — serpent — sous les oliviers du verger, en terre où sèche un sang d’hier […].

***

(— Et, il eut d’autres errances…)

[Pour prolonger votre lecture, si un voyage dans la tête et la vie, dans l’ivresse désespérée mais frénétique du peintre Chaïm Soutine vous tente : http://utopiktulkas.free.fr/polaire/spip.php?article63]


[1.— Et non de la « pictoésie », car il s’agit comme les chats de marquer notre territoire — du regard — dès potron-minet, en catimini.