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Du romantisme islamiste

dimanche 2 septembre 2007, par Stéphane Partiot

Par peur de la contamination du « désenchantement » occidental, l’Islam se radicalise sur le mode extrêmiste du néoromantisme. Comment comprendre cette réaction fanatique alors qu’en Occident le sacré semble être définitivement rejeté hors de l’espace public ?

Du romantisme islamiste [1]

Par peur de la contamination du « désenchantement » occidental, l’Islam se radicalise sur le mode extrêmiste du néoromantisme. Comment comprendre cette réaction fanatique alors qu’en Occident le sacré semble être définitivement rejeté hors de l’espace public ?
 

DÉFINITIONS

Notre réponse passera par une refonte radicale de la manière nous pensons la modernité, le romantisme et ses contradictions — mais aussi ses germes d’espoir. Afin situer le sujet dans son contexte, je tenterai de proposer une qualification du romantisme qui tienne en quelques mots : peut être définie comme romantique toute tentative de réenchantement du monde. Dès lors, l’adjectif « romantique » se teinte d’une portée qui dépasse de beaucoup le cadre littéraire et historique initial que nous lui connaissons. On pourrait dire, à ce titre, que les utopies communistes constituèrent des formes politisées du romantisme en ce qu’elles promirent des « lendemains qui chantent ». De la même manière, l’aventure surréaliste ne serait que « la pointe la plus extrême du romantisme » [2], quelque résurgence moderne de l’entreprise nervalienne, cherchant frénétiquement et par tous les biais expérimentaux que nous connaissons, à pousser les « portes de cornes et d’ivoire qui nous séparent du monde invisible. [3] », à débonder la source tapie au fond de nous-même. Posé en ces termes, le problème surgit dans toute son actualité. À l’heure où nous faisons les frais d’un cynisme économique sans précédent, à l’heure du postmodernisme, à l’heure où l’art même, depuis près de quarante ans, semble avoir perdu toute puissance cathartique, toute « vertu rédemptrice » selon le mot de Walter Benjamin, poser la question du romantisme — du réenchantement du monde — revient à poser la question de l’homme. Pourquoi donc est-il si urgent de repenser le romantisme et ses contradictions, et, à travers lui, toute la modernité ? C’est que l’Occident acquis au néolibéralisme, cet Occident qui croyait en avoir définitivement fini avec les élans romantiques, cet Occident là même se retrouve dangereusement débordé par l’Orient. En effet, si l’histoire du XXe siècle est marquée par la décrédibilisation des « grands récits » utopistes — perçus à juste titre comme le creuset des totalitarismes — et par la consécration d’un capitalisme où le politique cède le pas à l’économique — avénèment proprement postmoderne en ce qu’il se dessine comme seul horizon vague de l’humanité, — l’embryon d’histoire que présente le XXIe siècle s’annonce en revanche comme un retour brutal de ce qu’il convient d’appeler les néoromantismes. Cette notion de « néoromantisme » constitue une clé de lecture efficace pour déchiffrer la manière dont se cristallisent à l’heure actuelle les débats politiques et religieux entre Orient et Occident. Il s’agit de clarifier ce point : j’appelle néoromantique toute réaction essentiellement violente au « désenchantement de l’Occident [4] ». Cette notion doit être comprise dans sa distinction d’avec le « sur-romantisme » avancé par le poète René-Guy Cadou et qui propose une réappropriation créatrice et mystique du « chant ».
 

COMPRENDRE LA VIOLENCE RÉACTIONNAIRE

Il est une forme de néoromantisme qui se manifeste dans l’espace public d’une manière singulièrement spectaculaire : il s’agit de l’islamisme et de ses avatars politiques, jusque dans ses formes terroristes les plus exaltées et les plus dangereuses. L’association d’un phénomène politico-religieux avec un qualificatif proprement littéraire peut paraître déroutante. Ce serait oublier trop rapidement l’ambivalence profonde de l’attitude romantique. On peut également s’étonner à juste titre du niveau d’étude de bon nombre de recrues d’Al Qaïda, qui sont régulièrement issues de pays occidentaux où la démocratie néolibérale est prégnante. Et puis : cette fascination pour le texte religieux qui confine au fanatisme, il n’est pas interdit de la comprendre par analogie avec le magnétisme qu’exerçait, par un jeu d’exaltations et de répulsions, la Bible ou les mythes nordiques sur les poètes romantiques ? Le Coran n’est-il d’ailleurs pas un texte profondément poétique ? Peut-on, enfin, imaginer plus romantiques que les kamikazes, ces hommes qui se déclarent prêts à donner leur vie pour la cause de l’Oumma, leur communauté ? Romantiques, oui. Ils le sont pleinement. Cruellement. Terriblement. Mais d’un romantisme incapable de critique, et strictement réactionnaire. Cette réaction trouve cependant sa source dans le ressentiment envers un Occident traître à ses valeurs, définitivement dépouillé de sa morale et de sa foi. Le terroriste tristement célèbre Ilich Ramírez Sánchez dit « Carlos », écrivait en prison ces quelques lignes, le 31 Mars 2003 :

J’accuse l’Occident d’avoir failli à sa mission révolutionnaire. Je l’accuse de lâcheté. J’accuse tous ceux qui ont renoncé au seul combat qui justifie la condition de l’homme, le combat pour la justice, la liberté et la vérité, celle de la loi de Dieu.

Et plus loin :

Aujourd’hui, face à la menace qui pèse sur la Civilisation, il existe une réponse : l’Islam révolutionnaire ! Seuls des gommes et des femmes armés d’une foi totale dans les valeurs fondatrice de Vérité, de Justice et de fraternité, seront aptes à conduire le combat et à délivrer l’humanité de l’empire du mensonge.

Nous ne pouvons bien entendu suivre le terroriste dans son délire « révolutionnaire ». Les vraies révolutions sont celles qui peuvent se passer du recours essentiel à la force parce que leur cause est véritablement juste. L’extrémisme islamiste apparaît comme une tempête conduite et animée par la haine. À travers le geste terroriste, se manifeste un romantisme déchaîné et destructeur, une haine de la raison universelle au nom de la ’’Vérité’’ d’une communauté. C’est cette même forme viciée du romantisme qui, de Robespierre à Hitler, a plongé l’humanité dans les pires barbaries. Nous ne pouvons suivre les néoromantiques. Mais il nous incombe de les comprendre pour mettre en avant ce qui, dans le sursaut romantisme, est singulièrement vital : l’aspiration humaine à l’absolu. Irrationnel ? L’acte kamikaze l’est indubitablement ; ces tragédies font trop de morts pour qu’on puisse oser prétendre le contraire. Irrationnel, oui. Mais non pas au sens où, selon l’individualisme hédoniste qui est de mise aujourd’hui, tout acte qui transcende les limites de l’ego est forcément irrationnel. Le kamikaze agit d’une manière purement réactionnaire et destructrice, désespérée ; attitude comparable aux attentats anarchistes qui, comme on le sait, renforcèrent l’autorité étatique et précipitèrent la première guerre mondiale. La violence de l’islamisme est une réaction fiévreuse à l’apathie et au relativisme de l’occident, qui ne propose d’autre modèle que l’hédonisme le plus vulgaire. Cette réaction néoromantique a trouvé son expression la plus extrême dans la tragédie du 11 Septembre 2001.
 

« GROUND ZERO » OU LA PAGE BLANCHE

Il est peut-être trop tôt pour déterminer si, oui ou non, la destruction du World Trade Center peut être pensée comme “événement historique” au sens fort de l’expression ; mais une chose est sure : n’en déplaise à Francis Fukuyama [5], l’histoire n’est pas « finie » ; elle est même cruellement présente et à-venir. Quoiqu’il en soit, le sentiment qui dominait en Occident le lendemain du 11 Septembre était de l’ordre de l’incompréhension ; incompréhension d’un monde occidental qui ne semble pas disposer des outils nécessaires pour appréhender le geste kamikaze et qui — refusant de voir dans le néoromantisme islamiste le cri désespéré mais terrible d’une humanité qui se refuse de se laisser engloutir dans le cynisme néolibéral — en fait l’ultime manifestation de « la grande confusion » qui règne sur nos sociétés médiatisées. Le politologue Gérard Ayache a théorisé cette « grande confusion » dans un ouvrage éponyme [6]. Rien de bien nouveau ici ; Charles Baudelaire prophétisait déjà au XIXème siècle l’avènement d’un « gigantesque barnum ». Stéphane Mallarmé, prenant acte du progrès irréversible de l’utilitarisme dans tous les domaines parlait de son époque — de notre époque ? — comme d’un « tunnel » [7]. Ayache, lui, considère froidement l’événement du 11 Septembre comme fin définitive de l’histoire, présentification absolue d’une catastrophe qui devient instantanément sa propre commémoration et avènement effectif d’ « une nouvelle modalité du temps des hommes : le présent absolu. » [8] Il est certain qu’une telle interprétation ne tient aucunement compte du caractère profondément romantique du message kamikaze. Elle lui nie toute réalité. En ce sens, elle est postmoderne, exclusive, et se montre insidieusement « totalitaire » car totalisante. L’attentat du 11 Septembre 2001 signe-t-il la fin définitive de l’histoire ou bien le retour en force de l’avenir à écrire ? Le débat reste ouvert, mais le journal Libération avait déjà tranché : la « une » du 12 septembre 2001 était une page blanche.
 

CONCLUSION

Définitivement rangé au placard, au tombeau de l’histoire — et avec lui tout ce qui relève de l’aspiration humaine à l’absolu, — le romantisme semble faire défaut dans le jeu de concepts historico-critiques contemporain. En ces temps apocalyptiques — au sens anthropologique que René Girard confère à ce mot [9] — notre avenir commun dépend du sort que nous réserverons au romantisme ; saurons-nous nous montrer assez critiques pour le dépouiller de ses atours totalitaires et démiurgiques ? Saurons-nous en garder le meilleur — le récit, qui dessine en négatif l’énigme du mal ? Ou bien laisserons-nous les tempêtes réactionnaires de tous bords balayer, en même temps que son hédonisme grimaçant, tout ce que l’Occident a pu construire — ses livres, ses cathédrales, ses restos du coeur ? Bien sûr, vous le savez bien, par delà toutes les controverses, « le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas. » [10] Peut-être est-il temps, enfin, d’agir en lazuristes, de construire un surromantisme, d’exhumer depuis les tombeaux de l’Occident des ferments d’avenir et d’absolu et, pour poursuivre l’entreprise benjaminienne, « d’allumer dans le passé l’étincelle de l’espérance. » [11]


[1Le présent article se propose, sans toutefois prétendre à la qualité d’un travail d’historien, de poser les bases d’une réinterprétation du phénomène islamiste à l’aune du travail critique amorcé par Polaire autour de la notion de romantisme. Pour une meilleure appréhension du problème dans sa dimension historique, je renvoie immédiatement le lecteur à l’article « Quel avenir pour l’occident ? », publié par Jean-Louis Cloët dans cette même rubrique.

[2André Breton à Madeleine Chapsal en 1961, cinq ans avant sa mort.

[3Gérard de Nerval, Œuvres, éd. Gallimard, coll. « La Pléiade », Paris, 1960, p. 359.

[4Cet aspect du problème n’est pas développé ici par souci de concision ; nous renvoyons une fois de plus le lecteur désireux d’approfondir la question à l’article « Quel avenir pour l’Occident ? »

[5Dans La Fin de l’histoire et le dernier homme, publié en 1993, le philosophe et économiste américain Francis Fukuyama défend l’idée d’une humanité approchant de la « fin de l’histoire » dans la mesure où un consensus tend à se former autour de la démocratie néolibérale.

[6La grande confusion, éd. Feel, Paris, 2006

[7« On traverse un tunnel, l’époque » écrit Stéphane Mallarmé dans Quant au Livre, in Œuvres, éd. Gallimard, Pléiade, p.37

[8voir l’article « La fin de l’histoire »

[9Dans Je vois Satan tomber comme l’éclair (éd. Grasset, coll. « Biblio essais », Paris, 1999), le constat de René Girard est explicite : la venue de l’Antéchrist s’accompagne forcément par une perte d’effectivité de la catharsis — « Satan ne chasse plus Satan » —, noyée qu’elle est dans un néo-paganisme hédoniste et proprement « mimétique ».

[10Cette phrase de Malraux, contestée et démentie, est ici prise comme telle, sans référence à son contexte initial d’énonciation.

[11BENJAMIN Walter, « Thèses sur la philosophie de l’histoire », in Poésie et Révolution T2