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Trois poèmes du clair & de l’ouvert

dimanche 17 mai 2009, par Jean-Louis Cloët



LE LIÈVRE

Je suis le lièvre à l’arrêt,
oreilles dressées, immobile…
celui dont les chasseurs disent :

— J’ai rencontré un homme.
Je suis le lièvre à l’arrêt.

Je suis le lièvre,
oreilles dressées, tout éveil,
chassé de son gîte où il songeait vain
pour penser le monde, pour en être
l’âme errante rapide comme l’éclair,
l’éclair bondissant.

J’habite le vent,
les frémissements de l’air et des sons…
Je suis trop rapide encore pour
le chasseur qui promène sa digestion mêlée à
son désir de mort.

Je suis nerfs et os. Je suis élan.
Je suis ressort de viande sauvage
qui oublie son corps pour n’être que du sang qui bat.

Je suis vitesse arrêtée qui se libère
au premier geste de la Mort
pour habiter l’éternité
tangible.

[12-13 / V / 09]

*

LE CLAIR & L’OUVERT

Partout, j’habite.
Partout, je trouve demeure et
passage.
Il n’est pour moi rien de fermé ni d’obscur
que je ne veuille qu’il le soit.

Je n’ai pas le goût du malheur.
Si j’ai du talent pour durer sous le malheur, sous la rude loi du malheur, je n’ai pas goût pour le malheur : j’y suis rebelle. Je suis frondeur, et ma révolte, ma rébellion est toujours celle du bonheur, de son insurrection qui installe…
la paix au cœur de la guerre,
l’ordre calme au cœur du chaos,
le silence au cœur du bruit,
et, le jour au cœur de la nuit.

Je suis un bâtisseur de vitre avec des mots.
J’ai toujours du soleil dans mes vitraux pour faire flamber les couleurs
dont je me délecte,
et dont je veux parer la vie.

On ne peut me priver d’élever vers le ciel, murs de lumière, ces fenêtres élancées, ces ogives de feu, tel un orgue, d’en ouvrir les vantaux quand il me plaît, dès qu’il me plaît, pour faire courant d’air entre l’ici-bas et l’en-haut…
d’en ouvrir les vantaux flamboyants pour marier la musique des sphères que je perçois avec la musique des mots que je reçois.

Le désordre ne m’atteint pas.
J’y bâtis ma nef, inlassable :

— Dieu est toujours à l’œuvre dans les agissements du Diable,
passé un certain seuil.

[17 / V / 09]

*

L’INATTEIGNABLE

Ne cherchez pas à me nuire : vous n’y parviendrez pas.

J’ai trop de morts autour de moi qui vous dissolvent, vous dissipent.
C’est un rideau d’amour qui m’environne, dilué d’air et de soleil, qui repousse la nuit sans cesse pour recréer la vie, plus belle.

Vous n’entrerez pas dans ce cercle : il faut vous avouer vaincus, vaincus d’avance.

J’ai mille ans, désormais, une éternité de bonheur d’avance sur tout ce qui pourrait me faire mal, ô mal encore !

Plus rien ne me détruit, et tout me construit à la longue.
Mon bonheur est un chantier merveilleux et inatteignable.
Ma forteresse est bâtie des cœurs de pierre jadis croisés, jointoyés, cimentés par la haine qu’ils m’ont vouée : vous ne glisseriez pas la moindre lame entre eux car leur nombre aujourd’hui fait unité parfaite…
et, j’ai ouvert ces murs de fenêtres, de fenêtre hautes, béantes sur le ciel, que rien ne saurait occulter.

[17 / V / 09]