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Marie-Rose, ce matin

dimanche 3 mai 2009, par Gaïa

Gaïa fait preuve ici d’un merveilleux sens du portrait, plein de délicatesse, de respect et d’humanité. C’est vraiment un texte magnifique. On en espère d’autres, aussi humains, aussi « beaux ». [N.D.L.R.]



Marie-Rose est SDF... Marie-Rose est folle, à ce qu’on dit... Peu de gens savent pourquoi un beau jour elle a laissé son mari, ses enfants et le village du Cap où elle vivait, pour la rue. 
Depuis des années, elle survit dans mon quartier à la fois connue et ignorée de tous. Elle refuse obstinément de rejoindre le CHRS, le foyer d’accueil,pourtant tout proche.

Marie-Rose ne fait pas la manche,mais de quoi vit-elle ? On dit que son frère, policier, faute de la convaincre, lui dépose de la nourriture à des endroits secrets. Elle s’est aménagé une sorte de refuge, pas loin d’ici,derrière un local EDF où elle entasse de vieux parasols et mille autres choses dans un caddie débordant. Parfois, elle fait sa lessive au robinet de service d’un immeuble et étend ses oripeaux sur les buissons taillés qui bordent la route. Elle achète des produits de beauté au supermarché et s’allonge sur le parapet au-dessus du port de plaisance,fantôme tragique au masque de plâtre,pour lire des revues ramassées ça et là... Elle rêve sa vie et dit aux joggers haletants qu’elle se nomme "Adriana"...


Une nuit d’hiver où il pleuvait fort, je l’ai trouvée près de mon parking, ruisselante,qui déclamait quelque poème, illustré de grands gestes 
et je lui ai suggéré de s’abriter dans l’entrée : J’ai récolté une bordée d’injures et elle m’a vertement priée de m’occuper de mon ...

Ici, il n’y a pas de femmes SDF, rien que des hommes,venus d’ailleurs, qui restent assis près des grandes surfaces avec leur chien ou, pour les plus malins, près des distribanques. 
Alors, Marie-Rose dérange, mais pourtant nul ne songe à la déranger, ni à la déloger de son paradis dérisoire...

Elle occupe le haut du pavé, coiffée d’une chapka bordée de fourrure, vêtue de plusieurs couches de fringues qui la font ressembler à une paysanne péruvienne.


Au lever du jour, elle passe sous ma fenêtre toujours ouverte, elle vient avec une bouteille en plastique s’abreuver à la fontaine de pierre,à quelques mètres de là. Selon son humeur, elle chante, danse un improbable menuet et fait des révérences en baptisant les lieux d’un geste large... d’autres fois, comme ce matin, je l’entends arriver précédée de cris de colère, d’imprécations,de malédictions crachées à la face du monde, que le cafetier d’en face feint d’ignorer en levant son rideau de fer...