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Maram Al Masri, Les Âmes aux pieds nus

mardi 24 février 2009, par Jean-Louis Cloët

CAR « LES ÂMES AUX PIEDS NUS » NE SONT PAS TOUJOURS MORTES…

[vient de paraître aujourd’hui 24 février 2009 : Maram Al Masri, Les Âmes aux pieds nus, éd. Le Temps des cerises, février 2009.]

On le sait depuis Hugo : tout relevant de la mise en scène en cette vie, toute œuvre d’art est « un point d’optique [1] » ; on le sait aussi depuis Hölderlin : ce qui compte en poésie c’est de trouver le moyen d’« habiter le monde poétiquement », j’ajouterais aussitôt : son propre corps poétiquement ; on le sait depuis Rimbaud : être poète, ce n’est pas écrire des poèmes, c’est une certaine façon d’être au monde [2] ; on le sait depuis Nerval et depuis Rimbaud, dans la mesure où le poète doit toujours dire : « Je suis l’autre [3] », « je est un autre [4] », il faut croire Charles Baudelaire, notre "patron", le regard poétique relève d’abord de la compassion : avant de trouver « l’autre » en soi — au sens ontologique, — il faut savoir se projeter dans l’autre autour de soi : « [notre] semblable, [notre] frère [5] », imaginer sa vie, voir au-delà comme on regarde du dehors dans une fenêtre, afin de pouvoir se coucher le soir « fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que [soi]-même [6] ».

L’écriture poétique est par essence une écriture « sympathique » ; au sens étymologique d’abord : éprouver de la sympathie, c’est-à-dire : « souffrir avec » ; au sens concret enfin : l’encre sympathique est une encre qui ne se révèle qu’avec la chaleur — ici la chaleur humaine — : elle avoue le « palimpseste » ; l’humain s’écrit sur de l’humain ; pour se voir, l’humain a besoin de se superposer sur l’humain pour se révéler ; c’est ainsi, c’est fatalité. « Qu’est-ce que le cerveau humain, sinon un palimpseste immense et naturel [7] ? » demandait déjà Baudelaire ? Toute œuvre est ainsi « palimpseste » à l’image de son créateur.

Le génie a cela de propre qu’il est universel. Maram Al Masri, poétesse syrienne de langue et de culture arabe, semble parfaitement se retrouver dans ces conceptions poétiques occidentales, qui, il est vrai, ont été nourries à l’époque courtoise par la poésie arabe elle-même, via Guillaume d’Aquitaine et les troubadours, puisque pour nous, en Europe, en matière de poésie lyrique, tout commence véritablement là ; soyons honnêtes et lucides.

Par-delà, en deçà des « fenêtres [8] » de Maram Al Masri, ce qu’il faut voir avec elle, en se projetant en elle jusqu’à parvenir au « non-être » qui mène à l’universel, ce sont des femmes, des femmes battues par la vie… par la vie et par les hommes. Elles ont pour prénoms ou noms : Yasmina, Betty, Awu Pam, Catherine, Françoise, Fatima, Gladis, Hatifa, Jocelyne, Aminata, Anne, Élodie, Sawzan, Madame Charles, Madame Chevrot, Madame Sigard, Marie-Pierre, Marie, Myriam, Nassima, Pascale, Pénélope, Chantal, Georgette, Victoria, Sonia, Zohra, Agnieska, Magda, Leïla, Josette, Khadija, Madeleine, Maria, Khaïra, Tamara, Helena, Ciana, Naïma, Mina, Monica… elles sont orientales ou occidentales — peu nous importe car elles sont femmes — : elles croyaient avoir rendez-vous avec la vie, et n’ont eu rendez-vous qu’avec le ring de l’espoir et du désespoir, qui vous envoie hors des tréteaux, vous met K.O.

Ils ont pour prénoms : Flora, Sef, Sara, Bartosh, Faâdi, Salma, Samir, Clément et Romain, Chloë… ils sont les enfants de ces femmes jetées hors du lit, du ring de la vie… des enfants qui continuent de rêver pour leur mère une vie inaccessible, croyant comme disait le Petit Père Rimbe — notre maître en poésie — qu’« à chaque être, plusieurs autres vies […] sembl[…]ent dues », que chaque être ne peut avoir devant lui qu’« une fatalité de bonheur [9] ».

Et, aux enfants, comme aux femmes, il faut ajouter des lieux, des lieux qui ont une âme, des lieux qui pleurent… qui pleurent et qui rêvent eux aussi ; ils ont nom : cuisine, salle de bain, main courante, frigidaire, miroir, Gaza…

Le message de Maram Al Masri est clair et limpide comme une source claire au cœur d’une oasis et du désert : c’est un message d’amour, de paix… c’est aussi la grande interrogation du monde :

De lui, on attend
tout
Et sur ses épaules, on pose tous les poids
Est-ce qu’il guérit des maladies ?
Est-ce qu’il répare les os cassés ?
Est-ce qu’il traite les rhumatismes ?

De lui, on attend
tout :
changer la couleur de la mer
arrêter les tempêtes
éteindre le feu…

Mais
est-ce que l’amour guérit de l’amour ?

Ah ! Comme si
il était capable de miracle [10].

Oh ! oui, certes : seul le chemin du désert mène à l’oasis. C’est là la vérité première.

— Un bien beau livre !… Oh ! oui !… bien beau…
« Qui chante son mal l’enchante » comme disait Joachim du Bellay.
Pauvres de nous et pauvres femmes !…

— Est-ce ainsi que les femmes vivent [11] ?… Et les hommes, par conséquent ?…

« Il faut réinventer l’amour [12]. »

Quand il n’y a plus d’amour, il faut réinventer l’espoir.
L’espoir. Toujours.
On en revient toujours là.

[Maram Al Masri, Les Âmes aux pieds nus, poèmes, avec une postface de Héléni Fistili, Psychologue Chef de service au foyer Louise Labé, et un mot de Kahdija Nahar, éd. Le Temps des cerises, fév. 2009, 12 euros.]


[1.— Victor Hugo, préface de Cromwell, 1828.

[2.— Voir : Arthur Rimbaud, « Aube », in Les Illuminations.

[3.— La phrase est de celui que Baudelaire appelait toujours le « cher Gérard ».

[4.— La formule célèbre d’Arthur Rimbaud.

[5.— Voir : Charles Baudelaire, « Bénédiction », « Spleen et Idéal », I, in Les Fleurs du Mal, 1857.

[6.— Charles Baudelaire, « Les Fenêtres », in Le Spleen de Paris, XXXV.

[7.— Charles Baudelaire, « Visions d’Oxford », « Le Palimpseste », in Confessions d’un mangeur d’opium, VIII, in Les Paradis artificiels.

[8.— Voir : Charles Baudelaire, « Les Fenêtres », in Le Spleen de Paris, XXXV.

[9.— Arthur Rimbaud, « Alchimie du Verbe », « Délires, II », in Une saison en enfer.

[10.— Maram Al Masri, « De lui on attend tout », in Les Âmes aux pieds nus, éd. Le Temps des cerises, Paris, fév. 2009, p. 116.

[11.— Pour paraphraser Aragon : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ?… »

[12.— Le mot d’ordre est on le sait d’Arthur Rimbaud.