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À PROPOS DE 68

APOSTILLE TOPOLOGIQUE LOGIQUE & TYPOLOGIQUE

mercredi 29 août 2007, par Jean-Louis Cloët

Lorsqu’on parle de 68, ne jetons pas « le bébé avec l’eau du bain » […].

Nous sommes des « réactionnaires » comme les romantiques, et nous l’assumons pleinement. Le romantisme fut une réaction virulente et magnifique — si chaotique qu’elle ait pu être et si narcissique parfois — contre le désenchantement du monde né de la modernité, contre le désenchantement radical du monde né du capitalisme naissant. Il apparût de suite aux romantiques anglais, allemands, puis aux romantiques français, que Capitalisme et modernité allaient — en récupérant « Les Lumières », en les dévoyant à leur aise et pour leur plus grand intérêt — mettre la Raison au pinacle, celle de la rationalité, aux dépens de l’intelligence du Cœur et de celle des Sens.
Au reste, dès 1775, ces deux tiers de l’intelligence humaine trinitaire (raison, cœur, sens) avaient été mises au cachot, mises au placard ou au bordel pour tapiner pour la Raison seule : une Raison maquereau, mercantile et « martegale » dirait Picasso. Les romantiques ont vu très tôt — songez seulement à Vigny, qui, dans Chatterton, en dressera l’amer bilan dès 1835, en situant son intrigue dramatique « à Londres, vers 1775 » — que le monde capitaliste n’allait prévoir de place que pour les John-Bells, les cyniques de la finance, parfaits maîtres du libre-échange, les Lords-Beckfords, les aristocrates de l’Ancien Monde condamnés à pactiser en devenant affairistes, et que les poètes, comme Thomas Chatterton en tous cas, n’auraient plus de place en ce monde ni pour aimer ni pour chanter ; s’ils en doutaient, nouveaux Christs, ils n’avaient qu’à mettre leurs doigts dans les plaies, les leurs.
Le primat de la Raison mise au service seul du pragmatisme économique et de la Science qui pourrait y contribuer en faisant progresser l’industrie et donc les moyens de production, et la possibilité d’étendre les moyens de communications pour permettre le libre-échange, allait tuer dans l’œuf tous les récits mythiques, populaires ou religieux qui sous-tendaient la culture dans l’Ancien monde, et la provisionnait, en quelque sorte. En ce monde-là, il n’y aurait plus de chevaliers que de l’Industrie et de la Finance, nouvelles religions d’État ; il n’y aurait plus de modèles proposés à l’imitation et à l’admiration des peuples que ceux-là, dans toute leur pauvreté cynique. Deux tentatives de réaction à cette confiscation sont nées alors, deux utopies : l’utopie nationaliste conjointement à l’utopie communiste. Les deux grandes utopies romantiques. Hélas ! Herder + Fichte = Hitler, L’Histoire l’a montré, et à terme le Lager, le Lager et la Shoah. Hélas !… Marx + l’idée de productivisme = Staline, Mao, Pol-Pot : le goulag et le camp de rééducation ou les colonies rurales d’extermination par la faim et la violence.
Nous n’avons pas encore quitté ce monde-là né au XVIIIe, né des « Lumières », du libre-échangisme, de l’industrie et de la finance mise en lieu et place de Dieu ; à ceci près qu’il n’y a plus même les deux utopies politiques nées du XIXe comme exutoire au manque d’envol de notre monde désenchanté ; mais de cette perte qui oserait se plaindre, compte tenu du nombre de morts qui ont été générés par ces deux utopies de part et d’autre. À moins que l’on considère que nous n’avons eu pour l’heure que des interprétations du nationalisme, que des interprétations du communisme, et que ces interprétations étaient les pires, tout en n’épuisant pas le caractère « productif » des deux utopies. Après tout, le catholicisme a eu deux mille ans pour faire ses preuves, le communisme et le nationalisme, eux, ont eu moins de cent ans pour les faire. Alors ?…

À POLAIRE, dans la petite armée de POLAIRE constituée de très jeunes et de très vieux, de jeunes et de moins jeunes, nous ne sommes pas des Thomas Chatterton en puissance. Nous n’avons pas des âmes de « Martyrs », même si Chateaubriand les a chantés. Comme nos Grands Aînés, romantiques allemands, nous nous sommes pour le « Sturm und Drang », le retour à l’action, aux « Tempêtes » et aux « Passions ». Quitte à crever, quitte à se faire éliminer dans la bataille économique qui quadrille tout, et toutes et tous, en parts de marché à soumettre, à vendre, à revendre, à troquer ou à pilonner — c’est d’autant plus vrai aujourd’hui dans le monde intellectuel, politique et éditorial — autant que ce soit les armes à la main. Comme les insurgés de Varsovie.
Ceci étant, précision doit être faite. Si nous attaquons dans une lutte ontologique et spirituelle « à mort » les éléments postmodernes de 68 — si nous répondons à leurs attaques, puisque la violence totalitaire et terroriste qui vise à éliminer l’adversaire par la conspiration du silence ou la dérision en s’autorisant tous les coups à commencer par les plus bas, les plus hypocrites, les plus faux-culs, les plus pernicieux, vient d’eux et non pas de nous, —si nous les attaquons avec vigueur et sans vergogne, certes, rendant coups pour coups, depuis quarante ans qu’on en reçoit, si nous les attaquons, eux… nous n’attaquons en aucun cas les éléments utopistes de 68 qui nous font sourire parfois, mais qui méritent le respect : ils crurent en quelque chose, eux, au moins, en quelque chose d’autre qu’en leur misérable nombril et qu’en leur petite personne. Aucun de ces éléments utopistes d’ailleurs n’a fait carrière, alors que les autres, les postmodernes, les postmodernes et leurs disciples, sont installés encore à bien des postes de pouvoir que ce soit dans les universités, dans les comités de lecture dans les maisons d’édition, voire dans les ministères. N’oublions pas que l’université est un système le plus souvent reproductif, sans aucune imagination, qui véhicule une doxa. C’est ainsi qu’une fois une erreur admise comme dogme, il faut cent ans, cent ans au moins, avant qu’on ne lui règle son compte, avant qu’un “visionnaire“ parvienne à s’imposer, avant qu’on ne la remplace enfin, très souvent par une autre erreur, les diktats d’une autre chapelle, avec ses oukases, ses fatwas.
Ce sont les éléments postmodernes nihilistes de 68 qui ont fossoyé le meilleur du rêve soixanthuitard. Soixanthuit a été tué par soixanthuit. Les soixanthuitards utopistes ont été idéologiquement et sophistement massacrés par leurs « frères » intellectuels comme lors de la guerre d’Espagne les anarchistes ont été liquidés ou sacrifiés systématiquement par les communistes soviétisants, les commissaires politiques. Les soixanthuitards de Vincennes — un beau foyer postmoderne, pour ne citer qu’un seul exemple mais très significatif — ont comptés parmi les commissaires politiques liquidateurs les plus actifs de 68, les plus virulents. Tous ces commisaires — non pas du peuple, mais d’une soi-disant “élite“ autoproclamée — ont systématiquement fait la peau de toutes les utopies, de tous les utopistes (parfois autoprocamés, eux, il faut le dire, hélas !), au profit de leur seul petit commerce, de leur nihilisme terroriste et de leur dérision inquisitoriale de toute valeur… au nom de leur pseudo Raison érigé en culte du “N’ÊTRE Suprême” .
Dans cette « Révolution » de 68, c’est Robespierre qui a gagné et qui a tué tous les autres, jusqu’à se tuer soi-même par le systématisme délirant de ses théories, car ils sont allés si loin dans leur nihilisme qu’ils se sont privés eux-mêmes d’une quelconque postérité dans les années qui viennent, qui seront celles de grands changements. Ces grands changements, ils sont en marche. Qu’ils ricanent encore, s’ils en doutent encore, nos postmodernes !… Qu’ils jouissent en attendant ce qui marquera leur fin de règne, leur fin de partie annoncée, de leur prostérité, de la postérité des faibles : celle des “immortels“ qui durent le temps que leur prostate encore les tourmente, et, après, entrent dans l’oubli, comme des noyés.
Les Papes du postmodernisme — est-il besoin de les nommer ?… — furent les papes noirs, les Savonaroles, les Torquemadas du nihilisme, et les utopistes de tout bord, les survivants de l’idéalisme romantique, les derniers — répétons-le sans nous lasser : c’est là leur chef d’accusation — ont été leurs victimes expiatoires, pour une absence de Rédemption, qui les arrangeait, qui les installait dans la seule position qui leur convenait : celle de censeurs. Eux, qui dénient, qui déniaient et qui dénièrent toute âme — bon nombre de leurs gourous sont morts déjà, bon débarras !… — en eurent et en ont pourtant une, comme les autres, comme tous les autres, mais la leur est une âme de pion.

Nous aurons l’occasion dans des articles ultérieurs d’étudier et d’approfondir cette question du versant positif de 68, bien sûr, et d’en détailler l’héritage. Ce que l’on peut dire pour l’instant, c’est qu’une partie du mouvement hippie est héritier du meilleur du mouvement beatnik et qu’il y a dans ces mouvances des éléments selon nous dignes d’intérêt ; à quoi nous pouvons rajouter que la tentative de construction idéologique et politique des forces qui se voulaient encore révolutionnaires à l’époque, a parfois ouvert des voies qui seraient dignes d’être réexaminées : certaines pouvaient se montrer « productives ».

Revenir sur 68 ne doit pas signifier « jeter le bébé avec l’eau du bain ».
Entendons-nous bien sur ce point.

(En ce 23 août 2007, jour de Sainte Rose.)