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Petite Suite de cauchemar

mercredi 3 décembre 2008, par Jean-Louis Cloët


Le Smoking :

Le smoking-vampire arriva subrepticement chez moi et fit l’admiration de tous par sa gentillesse et sa douceur, après que j’ai vainement essayé de le flytoxer.

Je l’enfermis dans les toilettes où il se suspenda naïvement au plafond : il se trahissait. Là, je le flytoxais sauvagement.

Il tombut, flasque, sur le sol, rampant lamentable, tel un albatros, me regardant de ses yeux verts fluorescents, déjà voilés par la mort. En apparence !… car le voilà bientôt dans mes bras : transformé. Méconnaissable. Doux comme un pécari. Léger comme une plume de paon, ocellée d’azur bien évidemment.

— Trois jeunes filles alors sonnent, entrent, l’admirent dans le hall et le caressent…

*

Les Cathocoliques :

Les cathocoliques ne fréquentent que le Christ de la messe de onze heures et demi : Il porte un blazer armorié ; Il est « parmi eux » à la sortie, et, Il improvise avec eux une garden party.

Marie-Madeleine est une esthéticienne ; Saché un book-maker malchanceux, et les marchands du Temple, des naïfs, qui n’ont pas fait comme il fallait leurs études de marché, des associés indélicats que le Christ fustige par manque de rentabilité. Voilà.

Pareil pour Noël : leur vision est circonstanciée. Pour eux, dans l’étable de Bethléem, pas de merde ; c’est la bergerie de Marie-Antoinette et l’âne et le bœuf portent des rubans.

Et si les apôtres — des marins au long cours plutôt que des pécheurs, eh oui ! — n’ont pas accompli « la Transat » ou « Le Vent des globes », c’est qu’ils n’existaient pas encore.

Les cathocoliques ont des filles à marier dont ils protègent la virginité, même si les petites se font sauter sans qu’ils le sachent le samedi et le vendredi soir aussi, d’abord, pour s’entraîner, où — au sortir des boîtes à volets triées sur le volet — elles font voler leur dragon sans que papa-maman le sachent. Les cathocoliques les montrent à la foire — la foire du prône — d’onze heures et demi : ils ont un patrimoine à transmettre, à transmettre et à sauver : moral, bien entendu. Elles montrent ainsi leurs dents l’hiver, aux saisons froides, et l’été leurs mollets, juste un peu leurs seins et leurs cuisses pour les plus moches : faut ce qu’il faut pour les caser. La culture et l’intelligence — ornements vains — importent peu ; le Seigneur l’a dit : « …restons humbles. »

Si le Christ vomissait les « Parisiens comme de l’eau tiède » (c’est ce qu’ils comprennent), c’est, d’une part, parce qu’il préférait l’authentique bourgeoisie de province, et, d’autre part, qu’il souffrait sans doute de problèmes gastriques : même les grands hommes ont leurs faiblesses !…

Enfin, ils sont bons ; ils sont charitables ; c’est évident. Ils tolèrent le mendiant à la sortie de la messe ; simplement, ils ne le voient pas ; ils ne lui donnent rien, pour son bien : il le boirait, le pauvre !
Eux, ils sont le « sel de la terre », et ils le savent :

— « Alka selser
Qui toli peccata mundi


— Priez pour nous […].
Priez tout mou. »

*

Les Cons :

Sans cesse, la mort, La Mort continue de frapper, sans cesse… Mais, les rêveries des hommes, les rêveries des hommes sont plus vives que leur vie, puisqu’elles durent plus longtemps qu’eux.

Lustrine ludique, d’entrée de jeu, pas gênés aux entournures, tous ces cons qui s’imaginent vous être supérieurs parce qu’ils vous mentent ; tous ces imbéciles qui se prennent pour Clausevitz ou Tamerlan parce que vous les croyez ou répondez à leurs mensonges « …naïvement » pensent-ils.

Voilà qui constitue ce monde, la réalité. Il n’y a que deux réalités : celle du travail ; celle qui naît de la rencontre. Il y a deux réalités, deux mondes : le rêve et le réel. Essayer, essayer de n’être dupe d’aucun des deux mais d’enchanter l’un par l’autre.

Et, c’est pourquoi,… et c’est pourquoi ne pas exclure, ne pas exclure le pardon envers les cons.

*

Le Méchant :

Le méchant, c’est celui qui croit qu’il est par tout ce que les autres ne sont pas. Moi, je suis ce que je suis, ni plus ni moins, avec ce désir d’avancer, et, cette fatigue à combattre que je ne veux pas nommer : « désespoir » parce qu’elle n’est pas le désespoir mais « des espoirs », et cette usure parfois du remord et des désillusions, ce remords de n’avoir été que moi.

Et tant mieux ou tant pis pour lui après tout si le méchant se réjouit encore ici de mes apparentes déroutes, tant pis pour lui s’il croit mon ciel bâti de verre ou bien fait de verre pilé car c’est sur lui, et sur lui seul, que retombera cette idée, demain, quand le vrai soleil paraîtra dans le vrai ciel pour cette aube que j’aurai bien su seul attendre, préparer dans la solitude sous le rire heureux du mépris qui raille mais qui ne raye aucun rêve ni aucun écho du futur, qui raille en vain enfin croyant bâtir un mur de boue, un mur de honte.

*

Le Fumier :

Fumier de potence au vent qui passe, il tournerait avec le vent, si les girouettes tournaient. En vérité, il fait enseigne : « — En vérité, je vous le dis… », qu’il dit.

Fumier de potence, la vie est un « bâton merdeux » pour lui, un sceptre, et, l’on se doit, devant lui, de faire allégeance, qu’il dit.

S’il n’était brun, il serait rose ; s’il n’était diable, il serait Dieu… : qu’il dit ! Ce sont selon lui ses excuses pour n’être là que ce qu’il est — qu’il hait, — et pour prétendre être autre chose…

Fumier de potence, il enfume les champs de l’avenir en tisonnant notre futur, en artiste : « La vie est un bâton merdeux ».

*

Les Gens de Lettres :

Assis sur leur derrière et regardant aux cieux la gloire qu’ils se dénient entre eux, plus méchants encore qu’un prêtre bourgeois ou qu’un grand patron catholique et philanthrope à heure fixe, ils se créent à leur image et baptisent leur propre Église sur leur fond soudain baptismal.

Assis sur leur derrière, en ronds ou carré, en meute haineuse, marginal chacun du reste du groupe à tour de rôle, ils hurlent à la Lune qui leur chie dessus sa lumière rousse — noire Lilith — un chant d’amour.

*

La Visite des démons :

(ce rêve que j’avais fait. Ces démons en grands impers, avec cette démone rousse, qui s’étaient arrêtés sur le toit de la maison, en essayant — en vain ? — de rentrer.)


[Extrait de Le Livre des rencontres, 1999-2000]