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Petite Suite de l’Absent

dimanche 23 novembre 2008, par Jean-Louis Cloët


Les Morts :


Bien sûr, il y avait ces façades devant… devant, qui semblaient affluer de tout horizon et effacer tout horizon. Bien sûr, il y avait le temps… ce temps qui écrasait le temps à même la seconde, sur tout, sur nous…

Puis, la vie qui passait — la vie ! — ; la pluie qui tombe ; la lassitude d’être au monde sans que jamais […]. Ils nous les rendent.

À l’orée de l’ailleurs, je crois que les morts choisissent de se donner à ceux-là seuls qui les méritent ; vraiment, seuls à ceux-là…

Dès l’aube, debout, quand les idées fasseyent au vent d’Est et parlent d’origine, à L’Orient, dès l’aube ouverte comme un grand sexe ébouriffé de phosphorescences limpides qui pleure du lait bleu et par où s’engouffre la nuit qui s’invagine : les lourdes hébétudes lasses et les exaltations, les colères meurtrières passent…

À l’orée de l’ailleurs, les morts choisissent de se donner à ceux-là seuls qui les méritent : qui savent.

Le ciel, de la montagne, mezzanine, se regarde tomber ; le ciel est cul par dessus tête et la Montagne élève ses grandes cuisses ouvertes dans le ciel — bleu profond — comme pour inviter le Ciel à la pénétrer tout entière pour accoucher encor la Terre : La Terre à naître encore.

— Amour des morts.

*

La Cendre :


Rien ne persiste que la cendre, mais elle est parfois poussière d’étoiles. Si la cendre colle à la peau, elle n’est qu’un écho — au-delà du désastre de toute mort — des astres morts, qui rayonnent après, longtemps encore. Ainsi, tout corps apprend-il peu à peu à se revêtir de sa propre cendre, à apprendre la nudité de la poussière qui naîtra au sein de son effondrement, comme l’unique nudité qui s’offre à ce goût fou d’éternité qui habitait l’autre pour nous, et, dont il se déprend quand ne reste plus que la cendre, quand sous la cendre, il découvre la chaleur d’une autre présence, plus nue et plus émue, qui l’accole et qui le rassure d’un abord au-delà de tout […].

*

Vieillir :


Nous passerons, demain. Alors, nous passerons deux mains sur notre visage, comme pour le laver de ce temps qui, lui-même, passait sur lui.

Au silence, ce que nous dûmes fut toujours la dîme imprévue dans le silence de nos dénis : la dette, le doute, ce ciel plus haut, plus pur, soudain plus bleu.

L’échancrure aérée de mon doute, soudainement, ouvre ma gorge. Je passe. Je m’ouvre à cette vérité : je passe aussi.

Planter la tente ; planter l’attente. Ouvrir l’espace d’un désert à ses désirs, sachant qu’espérer l’oasis, c’est dès lors inventer la marche et la soif.

J’aurais pu voir ce ciel haineux, ce ciel d’un noir micassé, et sans frémir. Je le vois aujourd’hui par-delà la paix, quasiment l’extase. Comme vous. Comme vous, aussi.

C’est que le doute, le doute et la dette sans doute — à l’égard de ce bleu, de cette pureté et de cette hauteur qu’il cache — nous auront fait vieillir. Vieillir. Toujours plus jeunes.

*

Le Pas de deux du seul :


Et passant notre temps à chercher dans l’estompe ce que nous cherchions à éteindre, à étreindre, nous faisons du regret qu’ainsi nous inventons l’absent, L’Absent qui nous suit, pas à pas, jusqu’à la lisière : celle de la nuit et du doute, celle de l’agonie feutrée qui, pas à pas, nous chaloupe et fait de nous ces silhouettes qui passent, en tanguant, pour laisser croire que la vie était quelque danse, quelque pavane indécise, qu’on déchiffre du corps en se cognant partout.

Alors… une paupière de bruit s’ouvre en nous, s’ouvre sur notre nuit, notre jour, notre entre chien et loup intérieur : …et, passant notre temps à chercher dans l’estompe ce que nous cherchions à éteindre… nous apprenons les premiers pas, les premiers pas vers cet étranger que nous fûmes, et que nous cherchions à étreindre [en le fuyant jusque là].

*

L’Absence :


Et parce que j’aurai tenu L’Absence au creux même de mes mains d’homme, façonnant de façon feutrée ma propre peau,

parce que perdu dans l’impermanence, j’aurai perdu jusqu’à la donne de mon destin dans quelque fatale maldonne… :

L’Absent, c’est en devenant de plus en plus soi-même, enfin, qu’on le rejoint.

*

Corps perdus :


Il semblerait, toujours, qu’il faille lire un peu plus haut : entre l’écorce et le bois, entre la chair et la peau, entre l’arbre et son histoire, entre le mot et le […], ou ce […], et ce silence qui les hausse ; il semblerait, il semblerait qu’il faille entendre l’homme d’un peu plus près.

— Hélas ! Que de herses ! Quelle faux faudrait-il lever pour labourer à vif, au sang, le ciel, et vider les vents pour qu’ils portent, qu’ils portent comme hier encore, comme jadis ou naguère des corps, ces corps, les corps de la légende.

Corps perdus, dissous, du Levant et de L’Occident ; nul rivage ne les rend plus : les cieux se sont vidés de la poudre de leurs os même, et, la poussière, qui, jusque-là, murmurait toujours, nulle part ne parle plus, pas même morte, ni même absente, simplement vide, sans voix, sans mémoire, comme de rien : rien advenu.

*


[Extrait de Le Livre des rencontres, 1999-2000.]