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La Défense de Narnia

dimanche 23 novembre 2008, par Courrier des lecteurs

Ce n’est pas la première fois que Durathor nous envoie un article. Réagissant à la fois au cent-dixième anniversaire de la naissance de Clive Staple Lewis, le 29 Novembre 1898, soit dans très peu de temps, mais réagissant également à la parution d’Il était une fois dans le Nord de Philip Pullman, paru le 4 Septembre 2008, une nouvelle qui vient étayer son cycle A la Croisée des Mondes, et notant que cette coïncidence est sûrement fortuite car Pullman méprise et hait l’œuvre de Lewis, il nous soumet ici un article visant à réhabiliter les contes de Lewis, car ces contes de Narnia ont subi de trop nombreuses controverses et il convient de dégager le vrai du faux.


Occulté ces dernières années par le succès de son grand ami J.R.R. Tolkien (1892-1973), considéré comme plus simpliste par le fait qu’il ait écrit des contes et non de véritables épopées à la manière « tolkienienne », C.S. Lewis (1898-1963) était un écrivain et apologiste notoire du XXe siècle. S’il est connu et reconnu pour ses travaux sur la littérature médiévale, et plus particulièrement du XVIe siècle – ses travaux sont encore aujourd’hui une référence sur le sujet – C.S. Lewis est moins connu pour ses Chroniques de Narnia (The Chronicles of Narnia), et surtout moins apprécié. Car avant d’être une série de films à gros budget, ce furent d’abord des livres rédigés dans les années cinquante. Les sept tomes de l’œuvre sont mésestimés par une partie de ses lecteurs, comme étant une aberration littéraire, une œuvre, par les thèmes qu’elle développe, anti-chrétienne. L’un des plus virulents détracteurs de ces Contes est certainement Philip Pullman (1946- ).
Mais il s’agit ici de démontrer que l’œuvre de Lewis demeurait conforme à sa pensée chrétienne et catholique, et que les diverses accusations portées à son encontre étaient soient injustifiées, soient inexactes, soient absurdes. C’est donc bien ici, pour pasticher, Montesquieu, d’une Défense de Narnia dont il s’agit, défense visant à retrouver les symboles au travers de l’œuvre, puis à porter un regard critique sur leur interprétation et tenter de les lire d’une autre manière.


En premier point, c’est à la question religieuse qu’il convient de s’atteler. Car c’est bien de religion qu’il s’agit du début à la fin de l’œuvre.

Tout d’abord, il faut dégager la grande figure religieuse des contes : Aslan ou le Lion. Pour attester de sa nature divine, il suffit de feuilleter les pages de Lewis qui fourmillent de preuves en faveur de cette nature. Car Aslan est avant tout Dieu créateur (Pancréator, Démiurge au sens platonicien, c’est-à-dire qu’il donne une âme au monde). Au commencement, comme il est écrit, Narnia est le néant originel qui se retrouve dans la Bible : « Ceci est un monde vide. Ceci est le Rien » (Le Neveu du Magicien). Puis vient la création, sous la forme d’une voix – on peut ici retrouver le thème de la création par le chant, thème déjà développé par JRR Tolkien avec l’Ainulindaë, ou la Grande Musique des Ainur dans Le Silmarillon – que Lewis note ainsi : « Au cœur des ténèbres, il se passait enfin quelque chose. Une voix s’éleva […] C’était là, au-delà de toute comparaison possible, le son le plus pur […] jamais entendu, d’une telle beauté qu’il était à peine supportable » (Le Neveu du Magicien) ; cela montre bien cette idée de figure divine déjà présente au commencement – car dans ce Néant, Aslan "est" déjà – qui crée le monde. S’ensuit alors un pastiche de la Genèse : se produit « l’illumination subite des ténèbres par une pléiade d’étoiles », puis « le ciel commença à s’éclaircir », « des silhouettes de collines noires se dessinaient dans le ciel », « soudain […] le soleil apparut. » Et ainsi de suite, avec cette idée de création par étapes propre à la chrétienté. « Et la Voix poursuivait son chant ».
Cependant, il faut noter que le Lion n’est pas à proprement parler une figure divine toute puissante, puisqu’il existe une figure divine supérieure, appelée « Empereur d’au-delà les mers » – cela se retrouve au tome sept, La Dernière Bataille, lorsqu’une voix jure « au nom d’Aslan et du père d’Aslan, le grand empereur-d’au-delà-des-mers ». Cette autre figure dominera toujours l’œuvre, tout autant qu’Aslan, qui apparaît plusieurs fois comme inférieur à cet Empereur, déclarant qu’on ne peut enfreindre la puissance de ce Dieu suprême. Là apparaît alors la figure christique d’Aslan, car le Lion va et vient au milieu de Narnia même, tandis que l’Empereur demeure au-delà des mers, au « Bout-du-monde » comme le nomme Lewis (L’Odyssée du Passeur d’Aurore, derniers chapitres, par exemple). Il est possible de voir là l’idée du Christ venant parmi les Hommes sur Terre (Narnia, ici) envoyé d’un Dieu demeurant aux cieux (Bout-du-Monde). On notera que ce Bout-du-Monde est décrit comme étant une immense montagne (symbole divin par excellence) et qu’il est hors d’atteinte de l’Homme – du moins durant sa vie terrestre – car C.S. Lewis écrit : « Aucune falaise de notre monde ne peut être comparée à celle-là ». Cette vision christique du Lion est renforcée au tome deux (Le Lion, la Sorcière Blanche et l’Armoire Magique), où Aslan, après une Passion (« Bientôt, il trébucha et poussa un gémissement sourd ») qui l’amènera à se sacrifier sur une table de pierre à laquelle il est lié (« Ils l’y attachèrent très serré, avec de nouvelles cordes »), rappel de la croix du Christ, après avoir été humilié (« Il faut le tondre ! […] Muselez-le ! »), rappel des railleries essuyées par le Christ. Aslan se livre à la Sorcière Blanche (emblème du mal) pour réparer la trahison d’un des héros de ce livre, Edmund, qui avait aidé la Sorcière (rappel de la trahison de Judas) ; mais le Lion ressuscitera au bout d’un moment, après que son corps aie disparu du lieu du sacrifice (« et Aslan n’était plus là ! ») – encore une référence christique – et la force qui le fera ressusciter sera « La plus puissante magie venue d’avant la nuit des temps », l’amour : « Si une victime consentante, qui n’avait pas commis de trahison, était tuée à la place d’un traître, […] la mort elle même serait vaincue ». Aslan est donc à la fois Père et Fils – on retrouve d’ailleurs ici les convictions de C.S. Lewis sur la nature divine du christ, qui serait plus qu’un Homme.
Dernier argument en faveur de cette nature divine d’Aslan : il est celui qui préside au grand jugement des âmes, lorsque l’Apocalypse survient (La Dernière Bataille), séparant les justes, qui vont à sa droite, des mauvais, qui vont à sa gauche : « Les créatures déboulaient à toute vitesse […]. Mais quand elles arrivaient en face d’Aslan… Toutes le regardaient dans les yeux. » La dimension biblique est encore présente ici.
Il semble important de préciser que c’est ici plus le Dieu du Nouveau-Testament qui peut être retrouvé ; cependant, dans Le Lion, la Sorcière Blanche et l’Armoire Magique, Aslan mène au combat une armée, et attaque lui-même la Sorcière : « Alors, avec un rugissement qui ébranla tout Narnia […] le grand fauve se jeta sur la Sorcière Blanche ». Il est dit après que « la Sorcière Blanche était morte ». Ce Dieu emprunte donc également à l’Ancien Testament, le Dieu vengeur.

Quant aux autres symboles religieux, ce sont des archétypes de nature plus simple : face à Aslan, le Dieu chrétien, se dresse Tash, Dieu des Calormènes du Sud, qui est le symbole même du mal, rien que par sa description : là où Aslan arbore une grande crinière chaude, Tash est un être à quatre bras finis par des serres, et à tête de vautour. Aslan parle ainsi à propos de Tash et de lui-même : « lui et moi sommes d’une espèce si différente qu’aucun culte qui soit vil ne saurait m [Aslan] ’être rendu, et qu’aucun culte qui ne soit pas vil ne peut lui [Tash] être rendu ».
Aslan considéré comme Dieu fait Homme est opposé à une autre figure, qui pourrait être appelée Diable fait Homme : la Sorcière Blanche (tomes un, deux, quatre). Elle est présentée dans un royaume dévasté, Charn, et avait soumis ses habitants : « Leur seule raison d’être était d’accomplir ma volonté ». Plusieurs passages permettent de voir sa dimension noire : « [La Sorcière] jeta un nouveau regard sur la cité déserte [Charn]. Regrettait-elle tout le mal qu’elle avait fait ? En tout cas, elle n’en laissait rien paraître. » (Le Neveu du Magicien). C’est donc bien le diable personnifié, l’Antéchrist.
Pour ce qui est de Eve et d’Adam, ce sont Polly et Digory qui seront les premiers enfants à venir de notre monde vers Narnia, au moment même de sa création. Lewis met en exergue leur dimension d’êtres marqués par le péché originel, car ils font entrer avec eux la Sorcière Blanche dans Narnia au Premier Jour.
Voilà pour les symboles bibliques essentiels.


Il convient maintenant de voir les différentes critiques portées à l’encontre de l’œuvre de C.S. Lewis et de voir en quoi elles se révèlent exactes ou inexactes.

Ainsi donc, il y a bien une figure christique et divine qui domine ces Contes. Mais certains ont vu là paganisme, occultisme ou hérésie, et il convient de discerner en quoi Aslan semble bien être ici l’image exacte du Dieu catholique, le Père et le Fils à la fois.
Tout d’abord, ce Dieu « pancréator » qui se sacrifiera de façon christique (voir plus haut) est considéré, par certains, comme relevant du paganisme, puisque c’est un Dieu à forme de lion, alors que « Dieu s’est fait Homme ». Mais cette critique ne peut être jugée recevable, puisque c’est un lion parlant et doué de pensée ; or « cogito, ergo sum » définit l’Homme, et Aslan y correspond. De même, il respecte et honore son père le grand Empereur (Dieu). C’est donc bien un fidèle religieux, et donc un Homme sur le fond. Cependant, cela va même plus loin, car dans le tome trois, Le Cheval et son Ecuyer, C.S. Lewis livre son interprétation de la nature d’Aslan qu’il rapproche de celle du Christ : dans un dialogue de chevaux parlants – chose banale à Narnia, cela correspond donc à un dialogue d’humains – à la question « Mais est-ce un lion ? », le cheval Bree répond « Non, bien sûr que non[…] Si c’était un lion, cela voudrait dire qu’il n’est qu’une bête comme nous autres, voyons ! » – comprendre ici qu’il n’est qu’un Homme comme les autres, puisque c’est de cela qu’il s’agit – et apparaît alors Aslan qui assure aux chevaux : « voici mes pattes, voici ma queue, ceci, ce sont mes moustaches. Je suis une vraie bête ». Par là, C.S. Lewis montre bien que ce lion anthropomorphique est en vérité de nature divine, mais venu parmi les Hommes et fait à leur semblable – en l’occurrence, semblable aux bêtes, puisque Narnia est peuplé de bêtes – et est donc bien le Christ fait homme. Mais la notion de Lion ne sert qu’à rappeler qu’il est parmi eux le guide, le Roi (symbole royal du Lion) – rappel du Dieu de l’Ancien Testament – mais il a avant tout recours à des valeurs christiques (amour, etc.) ; il est donc ici possible de voir dans le Lion, simplement, l’image du « bon Roi », figure paternelle et aimante, comme il est fréquent dans les contes.
Les critiques portées à l’encontre de cette forme de lion sont donc infondées, car c’est bien ici le thème de Dieu fait Homme, thème biblique.

La deuxième critique virulente jetée sur ces contes est sa dimension sexiste. Cette question est plus délicate car elle mêle le vrai et le faux.
À l’Apocalypse finale (septième tome, La Dernière Bataille) le monde de Narnia est balayé (destruction du Soleil, jugement dernier) et il est dit que les créatures passées à la droite d’Aslan – les justes – reviennent toutes : « Parmi les heureuses créatures qui venaient maintenant […] il y avait toutes celles qu’ils avaient cru mortes ». Reviennent ainsi, par exemple, Digory et Polly, présents au premier tome, soit quelques millénaires plus tôt. Mais sur les quatre enfants Pevensie – présents aux tomes deux, trois, quatre et cinq, puis ici sept – qui sont les personnages principaux donc, seuls trois reviennent : Peter, Edmund, Lucy et non Susan. Certains interprètent cela de façon sexiste, car les garçons reviennent tous (Peter et Edmund) mais pas les deux filles, seule une revient. Il est alors dit : « Oh ! Susan ! […] Tout ce qui l’intéresse à présent, ce sont les bas de Nylon, les rouges à lèvres et les invitations. » Par cela, certains voient Adam et Eve revenant au Paradis après le Jugement Dernier, mais seul Adam revient, Eve demeurant dans le monde terrestre.
La critique est très discutable. Tout d’abord, des quatre enfants, les deux garçons avaient une faiblesse, un défaut : Peter fait preuve d’autoritarisme, Edmund trahit ses amis et peut être comparé à Judas. A l’inverse, Lucy et Susan suivirent Aslan durant sa Passion avant qu’il se sacrifie, prenant la place de Simon de Cyrène (Aslan : « Je suis triste et je me sens seul. Posez vos mains sur ma crinière, pour que je puisse sentir que vous êtes là, et marchons ainsi »). Il faut ajouter à cela l’épreuve de foi du quatrième tome, Le Prince Caspian, ou les enfants doutent sur l’existence réelle d’Aslan et sur son retour à Narnia, et Lucy est la première à apercevoir le Lion. Mais les autres ne la croyant pas, Peter finit par décider qu’ils ne prendront pas le chemin où elle a aperçu Aslan. ; les contes pourraient plutôt être taxés de misandrie, ici !
Ensuite, il existe des figures féminines qui à l’inverse sont acceptées dans le nouveau Narnia après l’Apocalypse (Paradis) : Aravis, fille du peuple Calormène au livre trois, qui cherche à fuir un mariage forcé et devient Reine d’un royaume proche de Narnia ; Polly, l’Eve du début, qui n’est pas la tentatrice, puisque c’est Digory (Adam) qui réveille la Sorcière Blanche dans Charn, et est même subjugué par sa beauté (tentation du mal : « quelque chose en elle le subjuguait ») ; on notera que c’est lui qui force Eve à aussi être frappée par le péché en l’immobilisant : « Il saisit violemment le poignet de Polly et se plaqua contre elle, le dos contre la poitrine. Après avoir neutralisé son autre bras avec son coude, il se pencha, ramassa le marteau et donna un coup sec sur la petite cloche dorée », la cloche étant la pomme, puisqu’elle réveille la Sorcière (le péché originel, le mal). Polly, Aravis et Lucy sont donc trois figures qui pardonnent la Femme dans l’œuvre de Lewis.
De plus, ce n’est pas tant la femme que l’adulte qui est critiqué par cette transformation du personnage de Susan en une jeune femme frivole. C.S. Lewis semblait avoir une aversion toute particulière pour l’âge adulte, préférant l’innocence de l’enfance ou la bonté du troisième âge, qu’il rapprochait d’un retour en enfance. On trouve déjà ce thème dans sa dédicace du tome deux : « Tu es déjà trop âgée pour t’intéresser aux contes de fées […] mais un jour viendra où tu seras suffisamment âgée pour recommencer à lire des contes ». Cette haine du désir de grandir se retrouve dans d’autres phrases à propos de Susan, au tome sept : « Elle a perdu tout son temps passé à l’école à vouloir avoir l’âge qu’elle a maintenant, et elle va gâcher tout le reste de sa vie à essayer d’y rester ». La critique de misogynie ne tient plus, c’est bien la haine de l’âge adulte qui est ici exprimée, ou plutôt la haine du désir de grandir, désir que C.S. Lewis critiquait violemment : « [Susan] a toujours été une belle plante trop impatiente de devenir adulte ».
Cependant, il faut avouer que la critique sexiste peut tenir sur d’autres points : l’Antéchrist, la Sorcière Blanche, qui symbolise également le péché originel, est une femme. Elle se rapproche ainsi de certaines créatures des Enfers comme Lilith, par exemple ; Lewis, dans ses contes, dit qu’elle est fille d’une certaine Lilith, et serait donc fille de l’Enfer. Mais est-ce une femme en apparence ou profondément, car Aslan lui aussi est-il un homme véritable ? En d’autres termes, les divinités peuvent-elles être considérées comme hommes ou femmes ? Car Aslan est un Lion pour le symbole de l’animal (symbole royal du Lion) et non nécessairement pour ce qu’il est un mâle ; de même pour l’Empereur d’au-delà-des-mers, il n’est homme que de par son titre (empereur et non impératrice), mais est-il masculin ou féminin par sa nature, ou n’est-ce que pour la force des symboles et des mots ? La question du sexe des Dieux n’est pas résoluble ici, et la représentation du mal absolu sous la forme d’une femme, en la personne de cette Sorcière Blanche, est discutable.
La critique misogyne n’en demeure pas moins fondée en certains points. Au tome six, il y a bien la présence d’une autre sorcière, qui n’est nullement divine et est donc bien une femme, qui a emprisonné le prince de Narnia, empoisonné sa mère en se transformant en serpent, et tend à soumettre tout Narnia. En outre, il faut noter que dans ce panthéon reconstitué par C.S. Lewis, il y a le Père, le Fils, mais pas la Vierge Marie.
La question sexiste est de toute façon très complexe ici, et peut être en partie excusée par le contexte d’écriture, car les années cinquante se trouvaient encore marquées par un fort sexisme, et les livres ont été écrits entre 1950 et 1957.

Enfin, les contes sont taxés de racisme. Certains voient dans le fait que les Calormènes, peuple du Sud, séparés par un grand désert des contrées de Narnia, au Nord (métaphore possible de l’Afrique équatoriale, le Sahara et l’Europe), ces Calormènes donc sont décrits comme étant barbares, violents, mauvais. Par exemple, l’héritier du Tisroc (le Sultan) tentera de prendre par la force les contrées à la frontière Sud de Narnia, ayant pour but de soumettre Narnia même et d’épouser par la force la Reine. De plus, l’esclavage y est monnaie courante. Cependant, la critique raciste peut être démontée par le seul fait qu’Aravis est une Calormène, mais finira par fuir le Sud, contribuera en partie à l’échec de l’attaque sur Narnia par le fils du Tisroc, et finira Reine d’un Royaume proche de Narnia. C’est donc ici le pardon des Calormènes.
L’autre point est que ces Calormènes sont décrits si mauvais par le simple fait qu’ils vénèrent Tash (le Diable). C’est donc bien en cela qu’ils seraient mauvais ; de même, il faut noter que les Calormènes ne sont pas par nature mauvais et peuvent avoir leur pardon (idée proche de celles de Tolkien) : à l’Apocalypse, Emeth, un Calormène, obtiendra sa grâce d’Aslan pour le fait qu’il ait vénéré Tash, et sera accepté dans le nouveau Narnia (le Paradis).
Cependant, il est à noter qu’il y a peut-être un fond raciste confirmé à ces Contes. C.S. Lewis écrit en effet dans un contexte de décolonisation, et le culte de Tash ne suffit plus à l’excuser. Il y a donc, peut-être, malgré tout un fond raciste. Mais cela est à nuancer avec les idées de pardon possible montrées plus haut, comme quoi ce n’est pas une pensée radicale, puisqu’il existe des saluts possibles. De plus, la culture n’est pas dénigrée dans son ensemble, car le style de conter propre aux Calormènes est loué par l’auteur, par exemple (voir Le Cheval et son Ecuyer : « Chut, madame, chut, dit Bree, complètement pris par le récit. Elle raconte dans le grand style Calormène »)


En conclusion, C.S. Lewis a donc bien écrit ici une série de contes qui respectent sa pensée chrétienne, et les critiques religieuses portées à l’encontre de cela semblent donc être infondées. Quant aux critiques de sexisme et de racisme, elles sont inexactes, et conviennent d’être ramenées à leur justes proportions. Malgré cela, Lewis signe bien ici un vaste apologue illustrant sa pensée de « Christianisme simple » (“mere Christianity”) qu’il aura développé tout au long de sa vie, et les Contes de Narnia sont bien une œuvre chrétienne majeure du siècle passé. Les propos virulents tenus par Monsieur Pullman par rapport à cela sont donc peu probants, lorsqu’il prétend que Lewis veut dire au travers de ces contes : « La mort est meilleure que la vie, les garçons sont meilleurs que les filles, les personnes de couleur blanche sont meilleures que les personnes de couleur noire, et ainsi de suite. N’y a-t-il pas une masse de bêtises écœurantes dans Narnia, si vous pouvez supporter ça ! » (The Darkside of Narnia). Mais faut-il préférer Monsieur Pullman et ses idées, lorsqu’il professe dans son cycle A la Croisée des Mondes que Dieu est inexistant, que l’Eglise est une vaste supercherie ayant pour but le pouvoir et que « la religion chrétienne n’est rien de plus qu’une très puissante et très convaincante erreur » ?