Accueil > Voix (poèmes) > Petite Suite des insectes

Petite Suite des insectes

samedi 20 septembre 2008, par Jean-Louis Cloët


LE BOUSIER

Car « Le cœur de l’homme
est son propre dieu. [1] »

Très curieux échanson des sources les plus cachées, vivant parmi les pauvres restes des morts, « Dieu qui revient », le bousier seul — et, sans doute, alors, seul au monde — ne perdra pas, ne perdra pas la boule, puisqu’il la roule et qu’elle est [magnifiquement improbable, pourriture noble, fervente] la bouse énorme du soleil qui fermente, cuite, et recuit.

De L’Orient au Levant, en la roulant il rappelle, il rappelle à l’œil attentif, qui, humble, toujours, regarde où son pied se pose pour savoir toujours où il est, que tout provient de l’excrétion — cette expression — tout y retourne. Assembleur, rassembleur, ecclésiaste, prédicateur, c’est son rôle : il prophétise.

Primitif excrément du cœur, image-globe à l’image du globe terrestre même, porteuse de toute la semence et du bousier et du monde, sa boule, elle, est le cœur de la vie, au point que l’on pourrait nommer l’infatigable insecte, le patient ouvrier : « Le Scarabée du cœur », qu’on pourrait le placer aussi, symboliquement, sur le cœur des morts, afin que des rancœurs des morts, en les roulant, obstinément, il sache faire un monde, encore…

*</center

LA TARENTULE

à Odilon Redon.

Parentèle dépitée de la pitance du ciel, la Tarentule délite un obsessionnel arc-en-ciel de lumière noire et de cendre au bord d’un éternel décembre qui ne se souvient plus du sang, du sang des morts, ni de décembre ; et, croyant rêver, pour l’entame de l’ocre terreux de l’été, un rêve fait de papillons, de papillons et de psychés… la Tarentule ne rêve en fait que de cinabre et de terreurs crépusculaires, scripturaire de ses dix pattes.

*

LE PAPILLON

Sait-il au moins qu’il est une âme, inconstant et léger, lorsqu’il vole vers la chandelle, vers la lampe où il va… vers la lampe où il va griller, où il va partir en fumée, brûler ?
Il est la main du Dieu des Morts qui vole —« soleil noir » — vers un « soleil noir », soleil mort… : pour ressusciter !

[1999-2000, extrait du Livre des rencontres.]


[1.— Cette épitaphe hermétiste peut se lire sur un cercueil, dans un des nombreux musées de la ville de Vienne, en Autriche.