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« BIENVEILLANTES » POUR QUI ? […]

mercredi 29 août 2007, par Jean-Louis Cloët

Un article mis en ligne le 9 novembre 2006 sur le site des éditions Héloïse d’Ormesson. Pour en compléter la lecture, vous pouvez aller lire dans la rubrique « Le Pilori » : « De la récupération considérée comme un des Beaux-Arts », ainsi que dans les « Brèves » : « Odeur de tumeur » I & II.

« La prostate, ce clitoris du pauvre… »
J.L. (in Les Bienveillantes, p […].)

Aux « Bienveillantes » de M. Jonathan Littell, le Goéland postmoderne qui emprunte à l’albatros baudelairien son indolence en préférant se nourrir des poubelles du navire social que de se forcer à pécher du frais, je propose comme exergue un exergue emprunté à l’anachorète postmoderne Pascal Quignard : « Celui qui écrit sodomise, celui qui lit est sodomisé. » (Pascal Quignard, Le Sexe et l’effroi ). Au titre déjà très quignardien des « Bienveillantes », je propose de substituer le suivant : Quignardissimes, Dernier royaume, tome VI.
C’est à croire qu’on nous refait le coup d’Émile Ajar. À ceci près qu’Émile Ajar et que Romain Gary, Juifs intersidéraux impeccables, tous deux, eux, avaient du génie !…
Nihilisme — « l’humain n’existe pas », — cynisme dandy, perversion naïve exhibée, sodomie, soumission, scatologie, inceste, matricide digne du Grand Guignol, satanisme de pacotille auquel les romantiques frénétiques eux-mêmes n’eussent pas osé recourir […], la liste serait trop longue : des poncifs du postmodernisme, M. Jonathan Littell n’en a oublié aucun, il ne nous en épargne aucun ; il les rassemble autour de lui comme des jouets ou des objets fétichistes avec toute la naïveté d’un enfant et tout l’opportunisme d’un affairiste qui connaît la "musique" des goûts du public, des modes, des lois du marketing et leur « petite suite » implacable. Sur neuf cents pages étouffantes, sans originalité stylistique donc sans style, Jonathan Littell s’installe — non pas dans l’univers de la seconde guerre mondiale avec ses valeurs, ses conceptions et ses dérives, — mais dans l’univers de la mort de Dieu, de la mort de l’Art, de la mort de l’homme, de la mort de la littérature, bref dans l’univers postmoderne vu par messieurs les postmodernes, et il le fait très bourgeoisement, avec toute la fatuité satisfaite d’un notaire de province qui fait le tour du propriétaire et pense que son règne va durer encore mille ans. Seulement voilà, en dépit de ce que l’on croit à ce sujet aux USA, le règne du postmodernisme va-t-il encore durer aussi longtemps que cela ? Malgré les calculs et les plans sur la comète qu’une certaine critique tire en vue de sa postérité, il se pourrait bien que M. Littell ait fait le mauvais choix et qu’il doive se contenter (comme beaucoup d’autres que nous ne nommerons pas) à défaut de postérité, de la "prostérité" — mot formé des mots « postérité » et « prostate », — stade intermédiaire de « l’immortalité », lot de consolation pour ceux qui désirent la postérité sans pouvoir jamais l’obtenir… parce qu’ils ne la méritent pas.
Il me semble que si j’avais eu à peindre un bourreau, je l’aurais peint comme Rudolf Hoess, père de cinq enfants, mari exemplaire, en tous points bon père de famille mais le cerveau infecté à chaque seconde et ce de manière incurable d’une peste mentale nazie, plus véritablement nazie que celle fantasmée par Littell : cela aurait été autrement plus inquiétant ! Le nazi de M. Littell est un nazi d’opérette : c’est une marionnette postmoderne qu’il agite pour des gogos. On est contraint de constater que la marionnette fait recette et qu’il en est pour applaudir celui qui a choisi de l’agiter entourée d’autres marionnettes supposées représenter des personnages historiques.
Des critiques ont osé rapprocher l’ouvrage de M. Littell de l’Œuvre de Dostoïevski et de celle de Tolstoï, mais Tolstoï et Dostoïevski — même Dostoïevski par-delà Les Possédés — ne parlent que de rédemption et de salut. De quoi M. Littell parle-t-il au juste ? Dans la mesure où « lire, c’est créer à deux » et qu’« un bon ouvrage est un ouvrage dont le lecteur fait la moitié » comme le pensaient à la fois Balzac et Voltaire : que cherche-t-il à obtenir maïeutiquement du lecteur ?… La question est de Claude Lanzmann… Elle est décidément fort bonne et paraît vraiment justifiée.
Depuis le 21 août 2006, hormis l’excellent et le vigilant Claude Lanzmann et les petits soldats de Marc Bloch que sont les historiens Peter Schöttler, Florent Brayard et Édouard Husson, hormis Daniel Cohen-Solal qui trouve dans une interview mise en ligne sur le net ce livre nauséabond, rejoint dans son jugement par Sylvain Bourmeau dans Les Inrockuptibles et Claire Devarrieux dans Libération (même s’ils ne partagent pas le même point du vue sur L’Œuvre de Madame Christine Angot), tout le monde crie au génie alors que M. Littell à bien des titres n’est qu’un imposteur : ce que révélera l’avenir. Dans cette belle unanimité osons faire tache. Il y a un certain honneur à « oser appeler un chat un chat » dans un monde qui de plus en plus ressemble — pour emprunter la formule à William Shakespeare — à « une assemblée de chiens hurlant à la mort sous la lune ».

[Pour ceux qui voudraient approfondir la question, la critique détaillée de l’ouvrage — laquelle répond précisément à la question de MM. Littell & Millet : « Pourquoi le succès d’un tel livre ? Quelles en sont les raisons profondes ? » — se trouve dans le numéro 5 de la revue La Sœur de l’Ange intitulé « À quoi bon résister » sous le titre « Croire aux lendemains qui font chanter », p.149 à 158.]

[Vous en trouverez un extrait significatif dans l’article « De la récupération considérée comme un des Beaux-Arts » dans la rubrique « Le Pilori » : http://utopiktulkas.free.fr/polaire/spip.php?article54]