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Petite Suite des amis Nô

jeudi 17 juillet 2008, par Jean-Louis Cloët


Le Lézard [1]



Serpentant jusque dans l’improbable — vif argent bref — et le rapide, et la peur, et l’extase abîmée d’un soleil qui se perd mais dans l’immobile, vert et sombre, le lézard fait du mur de pierre sèche sur lequel il se fonde un isthme entre la fournaise et le froid du sépulcre frais qu’on oublie, l’éblouissement aveuglé du jour et la cécité sidérante, l’arabesque et l’« Ouroboros » : spasme dolent, passeur distant, passeur, toujours, d’un monde à l’autre, conscient d’en être l’intervalle, l’imperceptible, saugrenu, et, toujours diligent, sorcier. Peut-être le plus grand parmi « les êtres minuscules sur la terre, [qui sait ?] mais sage entre les sages [2] », il est « Peut Être [3] », il est : Celui qui sait.

Lui, qui se rirait de l’alouette ivre, si, elle aussi, n’atteignait la Lumière au plus haut de son vol, ne retombe jamais, plus sobre, puisqu’il l’invente — Elle, aveuglante et clarté autre — à même l’étonnement retombé des ruines des palais rêvés jadis par les hommes, comme si, fondateur des Règnes, là, mieux même : porteur de feu, il annonçait la mort de toute vanité, toute hiérarchie, par avance, ramenant tous et tout au miroir seul de la pierre — la pierre nue, — de la pierre crue sans mortier, posée, montée à fleur de sol, et, faisant du « palais des rois [4] » déjà la demeure des morts.

Énigme amusée qui se tord d’aise et d’abandon supposé… torve, cachant le droit : lui seul habite cependant « ce qui demeure [5] ». Premier et dernier habitant, il reste, en ce qu’il précédait déjà et l’absence et l’oubli de ce sur quoi tous et tout se fondaient : le monde… À tout ce qu’il soustraie de fait, ne reste en fait — et, chaque fois — que le zénith et le nadir pour ombre. Il prophétise les présences […]. Puis, pour qui veut l’interroger d’une main preste, capturer rapide l’anneau qu’il forme entre futur et tout passé, à qui pense saisir l’« Ouroboros » enfin de son corps froid sur la pierre chauffée à blanc, philosophal, et plus preste encore, il échappe : « O » ironique, pour ne laisser à qui prétendrait tenir tête à l’interrogation qu’il pose — qu’il posait — sur le présent fugace et tout passé, que, verte, pourtant morte, sa queue, sa queue, simulacre de vie, qui se tortille, qui se tord : un signe qui n’est plus un corps.

*

Le Colibri

à Charles Baudelaire.



L’oiseau-mouche, le colibri, se nourrit d’un peu de rosée bue d’un bec rapide dedans les calices de fleurs éclatantes d’ivresse et presque toujours plus grandes que lui. Éclatant est aussi — entre beaucoup — son plumage… mais il est si petit, si rapide !… que presque nul ne le voit.

Il vit au bord des rivières comme au bord du fil de la vie. Il côtoie les grandes libellules vertes, bleues, jaunes, rouges et mordorées… les grandes libellules mauves ou bleu sombre au corps de lapis-lazuli… les grandes et les plus petites.

— Voyageur, il traverse la vie sans que nul ne le voit — ou presque — : il fait son œuvre…

*

Hirondelles et martinets [6]



Parce que, perdu au-dessus du vol et sans même y penser, l’oiseau, partout, invente l’autre espace, écarte l’air en le coulant, or, ricoche sur L’Invisible avec la sagesse des choses, par ses ailes comptant parmi elles — vif, — lors par elles s’y soustrayant tant qu’il passe, va, tant qu’il vole vite, glisse, chose, mais dans l’éveil ;

parce que nul vol, alors, ne délite plus autrement au lac gelé du ciel, mais autre, ne délite mieux, et, dès lors, polaire — à peine dans la micassure et de la fleur et du cristal — la pesanteur des corps lancés, leur pesanteur lancée sur l’air dans leur oubli, dans son oubli par la plume et par le duvet, jusqu’à confondre — fleur de neige — la palpitation de leur sang avec l’immatière de l’air : l’air de l’aile… l’air de l’air qu’ils froissent… l’air qu’ils cognent : désir de neige empenné, ricochant en se décochant, cristal de glace, haut s’annulant, dans l’insouciance de la mort sinon qu’il tuerait, qu’il atteint ;

parce que le temps même — comme s’y suspendant par nature — soudain dépend de cette hésitation qui ne doute pourtant pas d’elle et s’amorce, future, en haut, s’affirme au Très-Haut puis plus bas, au Très-Bas soudain où il plonge, il va… puis repique plus haut encore, « ailleurs »— oui, comme ailleurs déjà, — là… entre le corps et le rien, au-delà de toute aube, de tout jour, de tout crépuscule, de toute nuit, de tout matin :

…neuf,
attendant sa passée…
L’Oiseau.

*

Les Chiennes de pauvres

à Minna, chienne de pauvres, morte il y a bien longtemps,
& à Charles-Pierre Baudelaire, pour ses « Bons chiens ».



Les chiennes de pauvres ont des pis qui traînent pour mesurer la terre, et, peut-être, l’amour des hommes : des pis flasques qui pendent, brinquebalant et ballottant, comme si tout le lait du monde était passé par elles pour nourrir ce monde ; et, elles sourient tout le temps. Pourtant, on leur a pris leurs enfants pour les noyer dans un seau, parce que les voisins n’en voulaient pas et qu’ils n’y avait pas, dans la maison, assez de déchets pour nourrir deux chiens.

Comme les vieux — souvent leurs maîtres — qui usent une vie de fatigue et ce qui reste de leur rêve après quarante années d’usine, à regarder passer les gens, à regarder passer la vie devant leur porte, assis sur leur chaise en bois, ou, plus souvent, en Formica, les chiennes de pauvres, quand leurs maîtres n’ont plus la force de sortir, restent assises dans leur ventre et sur leur derrière, le soir, devant les maisons, sur le trottoir : elles gardent la place… elles regardent les caniveaux et le soir qui tombe, d’un œil bon, qui pardonne.

On dirait… on dirait qu’elles savent que les hommes font ce qu’ils peuvent, n’est-ce pas ? Du moins, quand ils le peuvent, quand ils le peuvent encore et quand ils ne boivent pas ; disons plutôt quand ils boivent juste un peu moins qu’à l’habitude, juste un peu moins. Depuis longtemps, les chiennes de pauvres n’entendent plus les cris des arrière-cours, des gosses qu’on maltraite ou qu’on mornifle, des femmes qu’on bat, des ivrognes… Elles n’entendent plus non plus, ne sentent plus le bruit des coups, des coups de pieds ou de schlague, de jadis, de naguère, d’hier : la bonté les a rendue sourdes. Parfois, même — toujours même, — en gardiennes du souvenir fidèle, elles portent sur le front les trésors d’amour de leurs pauvres maîtres, comme le plus beau des diadèmes, comme des reines.

Les chiennes de pauvres ne savent pas — pas plus que les chiens, « les bons chiens » — que toute l’humanité du monde s’est un jour réfugiée en elles, en eux : au soir qui tombe, elles sourient au passant qui passe comme s’il était le Bon Dieu.

*

La Pie



Si j’en suis aux jacassements, la Pie me vouant pis que pendre aux gémonies, bavarde, ironique et railleuse, voleuse de quelque psyché égarée qui m’échappait, juchée, muchée au creux de quelque nid par le vieux dieu Pan en personne, je l’immole en rêve à Bacchus pour qu’autour d’elle, à leur insu, badauds ébahis, tous les médisants se transforment en toute hâte — Pfuitt !… Illico !… — et, en toute justice, en boîte de Pandore qu’éventre, qu’évente, la panique, qui, chez eux, chez elle, en toute logique, devrait naître à cette annonce : « Non, Le Grand Pan n’est pas mort… » ; il rit encore !

— Triste chant que celui de la Pie qui prétendrait concurrencer celui des Muses !
Présomption, Envie, Médisance, Jacasserie, Vanité, Calomnie, Prétention, Perversion, Lâcheté… : filles de pierre, sœurs avides ! Chantez !… Chantez maintenant.¨
Ô deshérités de l’hubris ! Sœurs, tristes cons, à court de chant !…

[Je vous entulle, vous entuile… et vous êtes mes prisonnières. Pies ! Pies ! Pies ! Pies !…]


[1.— Jean-Louis Cloët, in Pangée, et autres mondes, III/III, in Le LIVRE des rencontres (1999-2000).

[2.— Voir : in Proverbes, 30, 24.

[3.— Un des noms de « Javeh », selon André Chouraqui.

[4.— Voir : in Proverbes, 30, 28.

[5.— Voir : Hölderlin.

[6.— Jean-Louis Cloët, in Pangée, et autres mondes, III/III, in Le LIVRE des rencontres (en cours).