Accueil > Voix (poèmes) > Petite Suite des éléments

Petite Suite des éléments

mardi 15 juillet 2008, par Jean-Louis Cloët


Le Vent :



Ouvrir le vent. Le tailler par le milieu…

*

Le Caillou :

Ne croyez pas qu’il n’ait ni mémoire, ni cœur, puisqu’il connaît déjà l’art d’affleurer, quand on l’effleure. Ne croyez pas non plus qu’il n’ait ni corps, ni peau, puisque, pour plus qu’un autre presque, c’est le grain qui le caractérise, et, la couleur.

Il est notre frère imprévu sur lequel, en butte à d’autres douleurs, on butte, et, qui nous rappelle à nous-mêmes tout en se désincarcérant de la terre, ou, tout en roulant devant nous, sonore…

Car il parle aussi, et, se tait… mieux qu’aucun autre, comme si « Quelqu’un » lui avait appris à le faire, on ne sait « Qui », mais si proche, soudain, par Lui, qu’il nous apprend presque « à penser » le monde à partir de ce seul silence : ouvert, ténu, fermé, sur quoi semble-t-il, tout le Ciel se repose et s’ouvre. Comme si, par lui, Tout, et dans toute chose, se retrouvait le premier jour.

— Frère caillou.

*

La Nuit :

La nuit, seule, permet d’oublier la nuit, puisqu’elle marche au bord du jour, juste, à l’Orient, douce et sainte. Mais, peu savent que la nuit est là quand c’est la nuit, et qu’elle marche pour nous faire aller et marcher : marcher, aller, lorsque la nuit va vers le jour. Peu l’entendent, peu. Très peu distinguent son linceul invisible, qui traîne, long, très loin, très long, à l’orient, à l’horizon.

Pour la plupart des gens, la nuit n’est que la nuit : c’est-à-dire l’absence de jour. Pour certains, elle en est l’attente, l’espoir, ou, du moins, l’absence. Et, dans la nuit, alors, pour eux, s’invente une autre nuit, vivante, qui bouge et qui marche vers eux, vers l’Orient. À l’Orient, toujours, elle va. Elle va, toujours, à l’Orient. Seule. Avec eux.

Pour ceux-là, seuls, la nuit terrible de leurs jours dans la nuit disparaît un peu… Pour ceux-là seuls, les ténèbres sont des rideaux : celui d’un théâtre, où, sur scène, une fois le rideau tiré après les trois coups du Silence, un être de gaze et d’azur — un être d’or — est destiné à apparaître de toute éternité, comme prix d’une Rédemption perdue : ô même et surtout si jamais elle s’est à jamais perdue !

Ceux-là sont ceux-là seuls qui savent la saveur amère de l’ombre sur les lèvres que désaltère ce poids : le lourd réconfort de l’oubli, quand l’attendrissante Mort y dépose sa bouche humide, comme on dépose un poids, lourd fardeau d’ombre, et, l’espoir dernier d’un amour qui, lui, se dérobe… (or, se dérobe encore, là…) comme d’autres se dévêtaient, jadis — jadis encore ! — à l’Occident.

*

La Pierre :

Ici et là, considérant d’autres étoiles mensongères, j’allais, le long des rivages cherchant la pierre, enfin, parmi le sable humide : la pierre délivrée, déposée par la Mer sur sa laisse parmi les déchets d’algues, la pierre pour bâtir enfin du neuf !…

[Extrait de Le Livre des rencontres, poèmes, 1999-2000.]