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La Pensée et l’architecture

lundi 30 juin 2008, par Jean-Louis Cloët


« La phrase poëtique peut imiter (et par là elle touche à l’art musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante ; […] elle peut monter à pic vers le ciel, sans essoufflement, ou descendre perpendiculairement vers l’enfer avec la vélocité de toute pesanteur ; […] elle peut suivre la spirale, décrire la parabole, ou le zigzag figurant une série d’angles superposés […]. »
Charles Baudelaire, second projet de préface aux Fleurs du Mal, 1861.



Tout ce qui pense, tout ce qui est vraiment pensé et qui vous pense, qui fait penser, s’architecture dans l’espace. Ce n’est pas le propre de la sculpture, de l’architecture ou de la danse seules, mais également de la musique, de la peinture et de la littérature.

Toute pensée incarnée s’étage et s’étend, et tourne sur elle-même pour ce faire comme une vis sans fin qui creuse jusqu’à l’infini et de l’espace et du temps, comme une spirale d’A.D.N. Ainsi, un seul point d’une œuvre contient-il tous les points d’une œuvre et inversement. Ainsi, une seule œuvre — et, partant, un seul point d’une œuvre — éveille-t-il également toutes celles qui l’ont précédée pour qu’elle soit et toutes celles qui la perpétueront, pour l’ouvrir davantage au monde qu’à elle seule elle contient.

Il y a des orchestrations musicales qui sont des architectures parfaites qui se perçoivent dans l’espace et nous contiennent en nous démultipliant, en nous clonant à l’infini de l’espace et du temps sur tout l’ensemble de leurs points.

Il y a des œuvres picturales qui, par le tournoiement subtil de l’annulation des couleurs et des traits, des lignes et des courbes, par le jeu des contrastes, lequel nous aspire et nous dispose en chaque point de leurs combats, de leurs luttes où se vivent à la fois sans cesse et mort et aussitôt renaissance, nous confèrent la toute puissance d’un démiurge en train de concevoir un monde, non fini surtout, un work in progress exaltant.

Il y a des œuvres littéraires et poétiques qui, telle une partition aux multiples portées sémantiques — par leur orchestration de correspondances, de synesthésies, de sentiments, de sensations, puis de polysémies de sens — suscitent à ce point nos cinq sens en les reliant dans une circulation infinie par le biais du fameux sixième, qu’elles concurrencent ce monde au point d’y réinsuffler précisément l’air qui lui manque toujours, le souffle qui manque.

— La pensée est architecture.

Elle s’étage, elle s’étend, elle étend au monde.

Elle crée cette circulation infinie et indéfinie qui nous fait habiter ce monde, qui nous permet enfin de nous fondre à lui en s’y projetant, de ne faire plus qu’un avec lui, pour enfin créer l’espace réel, nécessaire, d’un autre monde, en son envers… pour lui donner enfin sa profondeur et sa couleur, son son, son écho et son sens.

[30 / VI / 08]