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De la haine des profils d’une œuvre

ou des Maladies Textuellement Transmissibles [M.T.T.]

dimanche 29 juin 2008, par Jean-Louis Cloët


De l’ombre artésienne et non cartésienne des problématiques, de la haine des « profils » pour élèves de classes de premières et de terminales, de l’exécration des « profs » (sur et sous) profilés qui les font ou les utilisent.

(Maladie terrible et sournoise : « la profilite aiguë ». « La profilite aiguë » est un sida mental qui décime chaque année des générations de scolarisés, autrement dit : des générations de lecteurs possibles. Les profils sont un foyer d’infection terrible : les idées qui s’offrent ainsi — qui se vendent même, au plus grand nombre, au prix de gros et de gogos — ont nécessairement traîné partout… : susceptibles de procurer autant de terribles M.T.T. [Maladies Textuellement Transmissibles] ; et, l’on s’étonne, ensuite, que ces jeunes ne liront plus !!!

— Réaction salutaire et salvatrice à laquelle, d’urgence, il faut engager chacune et chacun des scolarisés, …des scolariseurs, des recteurs
 [1]… , pour parler des œuvres : plutôt que d’avoir le réflexe « Profil », avoir le profil du réflexe : celui du sens critique.

— Cela existe-t-il encore, Bon Dieu
 [2] ?! ?…)

« Préalable » :

— Premier point : Le mot « artésien » […] : le mot « artésien » est celui qui désigne dans les pays de l’Artois des puits d’eau jaillissante.
— Point second : Le mot « cartésien » […] : le mot « cartésien », au sens vulgaire et dévoyé — c’est dire : le plus couramment employé — désigne ce qui est logique et rationnel.
— Troisième point : Les « problématiques » […] : les « problématiques » sont l’essence quintessenciée qu’un lecteur parvient peu à peu à dégager d’une œuvre après l’avoir assidûment côtoyée, profondément explorée, on pourrait dire investie, voire infestée [3]. Mais le sens est toujours mouvant par essence, il le reste, et, sans cesse renouvelé, quand il s’agit d’un vrai livre, régénéré par les courants des époques, les êtres et les événements qui le parcourent, souterrainement y affluent. L’étude des problématiques serait ainsi plutôt l’étude des circulations sémantiques s’opérant dans un texte autour d’un courant majeur qui l’irrigue (toujours mouvant, on l’a dit) vers lequel tout converge, duquel tout rayonne : ce que Jean Cocteau volontiers appelait « la ligne ». Gardons plutôt cette idée de circulation pour nous rappeler que l’essence d’un livre réussi est, quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise — à moins de recourir soi-même à la création et au poétique pour le nommer, pour le contenir — : insaisissable, reste indicible, fluide.
— Point quatrième : L’« ombre » […]. L’ombre artésienne est donc une métaphore qui suggérerait que les œuvres sont pour le lecteur vraiment à proprement parler : le « puits » de connaissance rabelaisien, inépuisable (réellement lorsqu’il s’agit d’un chef-d’œuvre) ou en apparence du moins, dont le jaillissement dans l’ombre nous rappelle que chaque lecture opère davantage et plus profondément dans l’inconscient (du moins d’abord) que sur le conscient qui prétend bourgeoisement, avec vanité et souvent une fatuité imbécile, à le réduire à la logique et à la rationalité.

— Premier bilan, une fois ces quatre points énoncés :

— « Artésiennes » et non « cartésiennes » sont les problématiques. N’en déplaise aux auteurs de « profils » en tout genre qui prétendent mettre la littérature en fiches pour mieux la soumettre non à libre examen mais à un examen imposé avec diplôme à la clef.

« DISPUTATIO » :

Dans sa fameuse Lettre aux Recteurs des Universités Européennes, publiée dans le numéro 3, première année, du 15 avril 1925 de La Révolution Surréaliste [4] (principal organe de presse du groupe de 1924 à 1929), le poète et le dramaturge et acteur Antonin Artaud avait déjà tout dit à ce sujet. Il avait beau affirmer (par ailleurs), que « les chefs-d’œuvre du passé ne sont bons que pour le passé, [qu’]ils ne sont pas bons pour nous » : son propos reste valable, du haut en bas de l’échelle de mesure du Kulturel, bref de l’establishment [5] qui prétend que seul par lui doivent passer, passent les œuvres. Soyons concrets : je veux dire du recteur [6] à l’auteur de profil [7] et du professeur au critique [8] : dans la mesure où ces derniers imposeraient une interprétation unique, se disant et se proclamant soi-disant rationnelle, logique.

— Écoutons Artaud dans sa vocifération prophétique : cédant à ce que nous pourrions nommer sans hésiter une sainte colère (les prophètes-poètes y ont droit !). Il faudrait pouvoir dire ces mots avec la voix d’Artaud, sa diction si particulière, si douloureusement soulignée, quasi écartelée, et, sur toute la tessiture, du plus grave au plus suraigu, avec ses grondements quasi marmoréens et tous les sifflements de son persiflage ; car « La poésie ne prend son sexe qu’avec la corde vocale » comme le proclamait à juste cri Léo Ferré (Elle est incarnée, la littérature ! — D’abord là ! — et l’on peut désigner la gorge du doigt [9] —) :

Laissez-nous donc, Messieurs, vous n’êtes que des usurpateurs. De quel droit prétendez-vous canaliser l’intelligence et décerner des brevets d’Esprit ? Vous ne savez rien de l’Esprit, vous ignorez ses ramifications les plus cachées et les plus essentielles, ces empreintes fossiles si proches des sources de nous-mêmes, ces traces que nous parvenons à relever sur les gisements les plus obscurs de nos cerveaux.
Au nom même de votre logique, nous vous disons : la vie pue, Messieurs. Regardez un instant vos faces, considérez vos produits. À travers le crible de vos diplômes, passe une jeunesse efflanquée, perdue. Vous êtes la plaie d’un monde, Messieurs, et c’est tant mieux pour ce monde, mais qu’il se pense un peu moins à la tête de l’humanité.

Artaud avait précédé cette conclusion sans appel d’accusations terribles, d’affirmations formidables — au sens étymologique — (à proférer encore, encore à la Artaud) comme :

Dans la citerne étroite que vous appelez « Pensée », les rayons spirituels pourrissent comme de la paille.

Oui […] Oui !… Oui, oui !!… …Oh ! Oui !!!… : « Pour en finir avec le Jugement [du] Dieu » des « Profils » et des profileurs : pour leur faire adopter enfin (enfin !…) le profil bas (— Ô cons !) :

Il y a à trouver maintenant la grande loi du cœur, la Loi qui ne soit pas une loi, une prison, mais un guide pour l’Esprit perdu dans son propre labyrinthe. [...] Dans ce dédale de murailles mouvantes et toujours déplacées, hors de toutes les formes connues de pensée, notre Esprit se meut, épiant ses mouvements les plus secrets et spontanés, ceux qui ont un caractère de révélation [...]

Enfin, pour conclure avec Artaud, « Artaud le Mômo » et son propos (sachant bien que c’est impossible, et, que nul ne saurait refermer la boite de Pandore littéraire qu’il a fracassée et laissée béante comme un ventre, ventre qu’il a ouvert méthodiquement, en artiste, en vrai « Jack l’éventreur » poétique qu’il fut) : cette dernière imprécation, avant que de vaticiner — lyrique en diable — à notre tour :

Le plus petit acte de création spontanée est plus complexe et plus révélateur qu’une quelconque métaphysique.

— « Qu’une quelconque métaphysique […] ». Restons sur ce mot. Il faut entendre ici, comme toujours chez Artaud, le terme « métaphysique » au sens strict, avant tout au sens strict, comme quelque chose qui se situerait en dehors du corps (car, on s’en souvient : physique = corps/méta = à côté ). Bref, qui en serait privé, alors que l’art tout entier dans son mouvement correspond pour l’artiste (quoiqu’il affirme) à la volonté de s’incarner : ne serait-ce que dans ce corps de substitution qu’est l’œuvre. La « critique-critique » (seulement bêtement critique) — entendons : la critique qui n’est pas poétique — n’a pas de corps, en effet ; c’est pourquoi, jalouse, elle s’attaque à celui de la poésie (voire du poète) pour se venger. Artaud fut, pour symbole, enfermé et soumis au viol — au viol psychique — de l’électrochoc, dont, disait-il, nul ne se remet. En ex-Union-Soviétique, les écrivains dissidents avaient droit eux-aussi à l’hôpital psychiatrique ou au goulag : son autre forme. Du côté de l’extrême droite — qui, on le sait, se prend toujours pour l’extrême droit — : on sait qu’Hitler avait des camps de vacances très particuliers pour les opposants. Quant aux « libéraux » du Kapitalisme illusoirement triomphant et à tous les disciples de la « libre-entreprise » (pourvu qu’elle soit leur enfant), on sait qu’ils ont pour la vraie pensée, libre, la pire des prisons : la censure par l’indifférence : « Dites la vérité à l’Est [disait, naguère, Soljenitsyne] et l’on vous emprisonne. Dites-là à l’Ouest, et tout le monde s’en fout. » Dans le monde pseudo-libéral — lequel, comme chacun sait n’est avare que de ses libéralités — tout est soumis à examen, à cette forme de censure cachée, à ce test de calibrage où il faut, on le sait, présenter « son meilleur profil » : le plus recensé et le mieux classé, le plus anthropométrique !…

Mettre une œuvre en profil, c’est la parquer. La parquer, c’est déjà avouer qu’on s’apprête à l’exterminer, à en finir avec elle. Le « prêt-à-penser » fait toujours partie des prémices premiers du « prêt-à-déporter » : il en est le signe.

L’idée de mettre une œuvre en profil relève : soit de la plaisanterie la plus pure, soit de l’acte fasciste le plus délibéré ; elle correspond dans la pratique à un acte de censure en imposant une interprétation unique et calibrée, en murant ce qu’Artaud appelle : « le labyrinthe » (parenthèse sans insister : il l’appelait ainsi parce que l’incarnation, même poétique, posait un problème pour lui). La censure opère en comblant ce que nous avons déjà nommé « le puits », en retirant à l’œuvre ce pouvoir qu’elle a de provoquer chez son lecteur ce que Cocteau appelle joliment et tellement justement dirais-je : « l’érection mentale » (« érection » : premier mot ; « mentale » : le second… ). Juste comme s’il existait aussi une parthénogenèse de l’esprit, voire de l’âme, qui régirait la seconde : espace de la psychanalyse […]. « Mystère » de la conception, « érection » qui va pénétrant dans le ventre de l’Œuvre (filons la métaphore, dussions-nous choquer, sans pruderie), qui va dans ce ventre en se rendant fécondant pour lui permettre (paradoxe !) de s’y concevoir, de s’y concevoir soi, de s’y laisser porter et maturer pour s’accoucher au monde ensuite, à soi, à soi enfin, au monde enfin : enfin nouveau ! —Foin des casseurs de coups de tout bord qui ont des principes à défaut d’avoir des idées et prennent leurs préjugés pour des opinions qui se doivent de faire loi [...], foin des casseurs donc qui transforment leur morale en ciseaux, en faucille et en marteau (ou en francisque ou autre) pour castrer tout ce qui prétendrait bouger, naître et fomenter un avenir…, foin de ceux-là donc qui entendent tout régenter, tout contrôler, à commencer par l’incontrôlable (entendons ici « toutes les expressions spontanée de la sensibilité ») : il convient d’affirmer en effet (pour mieux les ignorer), que l’œuvre nous rend d’abord fécond et d’abord qu’elle nous émoustille ( — à moi Rabelais ! ). Pour s’en convaincre, pour « se pénétrer » de l’idée : redéfilons (pour ne pas dire : enfilons) une seconde fois la métaphore coctélienne filée, tiens ! Redéfilons-là ! (Trâlalâh !…). Enfilons-là encore et encore — Nâ ! — Ne serait-ce que pour décoincer ceux qu’elle choque mais qu’on aime bien, qu’on aime bien quand même et qu’il faut soigner… : je répète (repète et repouët), pour ceux qui ne l’auraient pas saisie : l’œuvre (L’Œuvre aussi) est un ventre qu’on rencontre où l’on s’oublie soi [Ô Orgasme !…], qui nous porte, se doit de nous porter longtemps. En elle nous nous formons : lentement, nous nous transformons. Elle annule le temps. D’elle nous ne ressortons plus : nous y redevenons enfant, jusqu’à ce qu’elle nous réaccouche au monde, neuf, et vivant. La création que représente l’œuvre nous crée donc, oui, par… : ce que nous y avons projeté, ce que nous avions de plus mystérieux en nous-mêmes : la vie, ce pouvoir, qu’elle possède, aussi. — Foin des casseurs de coups (vraiment !) : toute critique vraie, tout rapport à l’art, est une érotique. Tout auteur de profil est un castrateur, un coupeur de poil de cul et de poil dans la main en quatre pour potache branleur (ne sont-ils pas les mêmes alors ?). Les collections de type « profil », c’est l’État civil des Œuvres : le poétique, la création doit se présenter au guichet, puis le lecteur ensuite… — Alors, forcément, rien ne se passe ! Forcément ! Derrière un guichet ou devant : que pourrait-il se passer ? — « Extasiez-vous dans l’hygiaphone, s’il vous plaît ! Déposez les pièces justificatives ou prenez les documents par le truchement du tourniquet... » — Niquette, oui !… — Ivresse, pour le moins contrôlée ! N’en déplaise aux casseurs de coups de tout poil (allez, répétons-le une ultime fois par plaisir) : nul ne pourra jamais prétendre avoir su mettre « l’indicible » et « l’innommable » d’une œuvre en fiche, à moins d’être un imbécile [10].
Mais je parlais de « puits » tout à l’heure, et je parle de « ventre » soudain : on va me dire que j’ai quitté mon sujet [...]. — Eh bien non !… Non [11] ! puisque « puits » signifie en hébreu : la femme, l’épouse. Pour lire une œuvre, il faut accepter de s’y pencher, de s’accouder à la margelle au bord, de s’y mirer d’abord tel Narcisse, de l’épouser enfin, de s’y jeter, d’y disparaître (le philosophe Jacques Derrida [12] dirait de s’y « invaginer », et j’ajouterai, moi : pour naître). À la fois amante et mère, l’œuvre (L’Œuvre) est comme Gaïa, La Terre, la déesse originelle grecque : la déesse-mère. Amante et mère, l’œuvre (L’Œuvre) dans l’intemporalité : qui se laisse approcher par le lecteur, soudain devenu Ouranos, (Le Ciel ), avant que Cronos, (Le Temps ), le voyant, jaloux, ne le castre, traîtreusement, par derrière, d’un coup de faucille critique, en vain ( En vain ? — en vain [...]) car de la pensée morte du lecteur tombée dans la mer primitive, de son écume alors, naît Vénus, La Beauté : intemporelle encore, comme un muet reproche qui accuse Le Temps et rend justice au Ciel en quelque sorte […].

— On m’aura compris (j’espère) par-delà la provocation lyrique et la métaphore : de méthode honnête, pour lire, pour prétendre lire, avoir lu vraiment une œuvre (une Œuvre), il n’y en a qu’une : une pensée en désordre jaillissant au contact des œuvres (des Œuvres), mais un jaillissement mâturé avec zèle, exploité, ensuite. On pourrait formuler la chose (« chose » au sens shakespearien du terme : oui, oui, oui, oui…, certes puisque c’est toujours un peu dégoûtant, effrayant, délicieux et effrayant, cet acte de la lecture) on pourrait formuler la chose d’une autre façon et dire qu’il faut un jaillissement spontané né de l’œuvre telle qu’elle « nous pense [13] », et « penser » l’œuvre (L’Œuvre) ensuite. Ainsi, du désordre premier naît un ordre, après classement, qui peut en cacher un second, puis un troisième […], toujours plus parfaits et […], ainsi de suite […], ainsi du reste : selon qu’on entend ou non pousser l’interprétation par définition infinie, variant selon les époques auxquelles l’œuvre sera lue, étudiée ensuite, « connue » (au sens biblique). Car, ne l’oublions pas, l’œuvre (L’Œuvre) comme l’être humain lui-même, toute œuvre (Œuvre), est le produit d’un contexte, et dans l’environnement d’un contexte neuf se modifie comme une sculpture, voire une peinture : avec la lumière (La Lumière ?)...


— Mais, cela, c’est un autre sujet.

(Septembre 1997)

[Cet article est paru une première fois dans la version papier de Polaire aux éditions GabriAndre, à Saint-Jean-de-Valériscle, en 2000]


[1.— Pas rectums encore !…

[2.— Mille-Milliards de trougniasses cathéchisées et confirmées : bonnes pour le mariage et pour le service !

[3.— Car enfin, il est fait appel au désir de création, à la réaction — bon sang ! — au sentiment démonique et volontaire de cet ange sans lumière d’abord qu’est le plus souvent le potache !…

[4.— La Révolution surréaliste, n°3, 15 avril 1925, p. 11.

[5.— Ah ! Pauvre Étiemble !…

[6.— Très rectums, ici !…

[7.— Pire encore !…

[8.— Oh ! Là ! : on ne qualifie même plus.

[9.— Poésie : puissance d’adéquation à une voix donc à un corps.

[10.— Pour définir la « profilite aiguë » : de fait, j’hésite entre « castration » et « sida mental » (M.T.T. : Maladie Textuellement Transmissible).

[11.— Pin ! Pon !…

[12.— Da !…

[13.— Voir le Rilke (1875-1926)(Autrichien) des Sonnets à Orphée-Die Sonette an Orphéus (1923) & des Elégies de Duino-Duineser Elegien (1921-1922).