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Petite Suite des mots amis

vendredi 20 juin 2008, par Jean-Louis Cloët


Les Mots :

Les mots, ce sont les yeux du monde. Qu’ils vous aiment, qu’ils vous haïssent, par eux le monde nous regarde alors droit dans les yeux, et, grâce à eux, nous nous voyons tels qu’en soi, quand ceux des hommes voient tels qu’en eux : eux nous renvoient toujours meilleurs, meilleurs ou pire.

Seuls les yeux des mots ne mentent pas.

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Les Mots usés :

Les mots usés sont ceux-là seuls qui savent se poser comme un insecte sur les choses, l’osent, presque sans bruit, les mots de reste […]. Ils seraient la légèreté, s’ils ne comblaient d’abord une vacuité : celle des choses de « ce monde ». Sans eux, rien n’est, puisque nommer, c’est faire naître et posséder, posséder ou exorciser ; mais eux, poverellos de la langue, nomment la chose « en soi », pour elle !… et la libèrent, pour mieux alors la courtiser légèrement, l’investir d’un frémissement fécondant, d’où peut naître, à terme, une infinité de réalités, autres, nouvelles !

Zélés, ailés… les mots usés sont ceux-là seuls qui savent délier le sexe des choses, les aimer. Ils sont alors père, fils et amants. Ils fondent délicieusement le grand inceste de la langue, la terrible transgression qui rend l’homme libre, et le monde alentours de lui : « vivant ».

Les mots usés sont les grands violeurs du vide ; l’usant, ils en usent à leur aise avec lui, jusqu’à le confondre, jusqu’à s’y fondre au-delà de toute présence au monde, réinstaurant le « Grand Royaume » : et du « Silence », et, de « l’Absence », où tout est permis, même Dieu.

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Le Livre :

Comme la veine d’un flamboiement froid qui nous gagne et nous propulse jusqu’au ciel, la page semble appeler le sang comme s’il était un sang au Silence ; parce qu’il est un sang au silence… et, que, de phosphore invisible, il bat.

Le livre est toujours un corps qu’on feuillette amoureusement, un corps plus sensible en ce sens que la chair que l’auteur y a déposée, amoureux, parmi les mots couchés, y est impalpable et cependant plus frémissante : puisqu’elle est, puisqu’elle éveille, le désir même de toucher, au-delà de l’embrassement des mains tenant du vide, cette plénitude épanouie, à la fois offerte et inaccessible.

Le livre qu’on ouvre est ainsi, toujours, quand il fut fait avec amour, dans un élan patient d’amour, comme une femme, fidèle, qui vous attendait, et qui vous ouvre des bras chargés d’odeurs légères, ou lourdes au contraire, lesquelles vous étaient destinées, se vouaient à vous seul, parfum qui se libère dans le bruissement frais et furtif des pages d’un tissu qu’on froisse, déjà mû par l’envie du déduit née des retrouvailles.

Bientôt, dans la célébration sereine, sage et cachée de cet amour retrouvé, qui trouve et prend le temps de s’inventer encore — de s’inventer un corps ? — elle vous offrira les trésors à jamais secrets parce qu’à jamais renouvelés de son intimité, plus capiteuse encore.

Et vous roulerez avec elle, au-delà du réel, quel que soit l’âge : toujours jeune avec elle, toujours plus beau, toujours aimé, prêt au partage…

Vous lui direz alors, peut-être : « Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée […] » ou autre chose encore, ou simplement : « merci… ». Et, vous endormant avec elle, las, soudain là, d’aimer, le lendemain, comme surgissant d’une mer étale, vous renaîtrez, étonné.

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L’Écriture :

au « Vieux Saltimbanque »

On pourrait croire — trop souvent — qu’elle n’est qu’un petit théâtre de nos frustrations intimes, qui nous intime nommément de faire l’histrion pour le divertir, lui faire oublier : et l’obscurité, et le temps qui passe, et la mort, sous les lumières passagères, dans les éclairs fallacieux, fuligineux de « l’hystérie »… ; mais le génie de ce théâtre doit davantage aux sylves irisées d’un air irisé d’arcs-en-ciel mineurs — minutieuses apparitions des divinités minuscules qui les habitent, là… — et à la profondeur humide des bois premiers, qu’à la poussière des planches et des tréteaux de foire.

Arrière, arrière, arrière, arrière-petit-fils du Puck ou de l’Ariel de Shakespeare, il importe alors de se trouver quelque génie parmi ses ascendants, de se les inventer du moins, d’y croire… si l’on prétend durer un peu, un peu dans la famille, dans la famille et sur les planches.

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Le Savoir :

Un bruissement, le bruissement de pages qui ne bougent pas, m’environne, comme un chuchotement de conscrits autour d’un futur évadé. Légèreté. Légèreté qui vous écrase ; j’étais comme écrasé par la légèreté d’un matin pâle, pâle et léger : celui des pages.

Nuages blancs, grands transhumants, les voici volant vers Numance où l’enfant Viriate attend l’écrivain Miguel de Cervantès Saavédra sans doute, pour se jeter des tours. Dans cet enfant qui meurt, rebelle, Cervantès voyait-il, « Cervante » mettait-il et y lisait-il un symbole, lui aussi de l’acte d’écrire : témoigner de ce qui est mort ou de ce qui va mourir ?… de ce qui va rester intact surtout… intact, indéfectible ?

— Lire : au-delà d’un « lâcher-prise » : sérénité de la fatigue qui peut se traduire en sérénité du renoncement. Lire ou écrire, c’est créer : pratique de la Haute École du « saut de L’Ange » sous la règle, sous la férule — voire même sous le fouet — de La Pensée. Lire, écrire… : marcher au pas de la pensée rebelle qui se jette du haut des tours en son temps, et, apprendre avant à faire ses tours, dans la carrière, sur Pégase. Dans les livres, toujours j’ai lu l’espérance. Avais-je tort ? L’espérance ?… C’est la vérité dans le doute. Qu’est-ce que lire ? C’est dire que la vérité, c’est le doute qui se connaît et qui ne cesse d’avancer dans le silence qui lâchera sensiblement tout ce qu’il sait, à l’aventure. Oui, le Quichotte n’est jamais que l’enfant Viriate qui, réincarné, saute… saute sur les moulins… parce que les tours sont des ogres…

— Et si lire, non pas concurrençait la vie, mais singulièrement l’augmentait ? Comment dire : par dilatation, par engrossement successif de notre nuit qui s’accouche pour s’ouvrir à l’altérité, enfin, dans la folie, la folie du saut et du vide ?… C’est une grande chose… Oh ! c’est une grande chose d’apprendre que les hommes sont mauvais ; c’en est une plus grande encore que de découvrir et d’admettre qu’ils peuvent aussi parfois être bons. Ô ne pas être enceinte, puisque toute enceinte est prison, même si elle peut-être aussi refuge, mais plutôt être enceint du monde, et du goût du saut : porter L’Ange ! Porter L’Ange en soi, et sa faim !…

Lire, à vrai dire, quand L’Œuvre est bon, distend le cœur, distend l’âme, car L’Œuvre enfin nous pénètre — souffrance délicieuse mais souffrance ; il nous pénètre et nous travaille, comme la vie brutale, mais l’œuvre le fait, elle, seule, amoureusement. Plus le cœur est gros, plus le cœur est grand. Seuls les cœurs gros sont habitables. Dans les autres qui logerait ? On n’y tient à peine. Si bien qu’écrasés, trop à l’étroit, au premier geste, ils nous expulsent. Le savoir de l’humain par l’humain nous rend habitable. Plus le cœur est gros, plus le cœur est grand.

Un bruissement… le bruissement de pages qui ne bougent pas m’environne, comme un chuchotement de conscrits autour d’un futur évadé…

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La Ponctuation :

Après le raccord à la langue, ce raccroc qu’on croit un recours, après ce réaccord de soi à soi, de soi à l’autre, à cet autre qui rêve en nous, « en soi »… comme un coup de pédale, qui, sur un piano, fait sonner la note ou l’étouffe, la ponctuation opère à demi-note, à demi-mot.

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Écrire :

Tout entier ramassé dans la parturition et le dénombrement, « vaporisé » à vrai dire, je songe au « rude prix de santé » que nous devons payer pour dire ce qui ne se nomme jamais mais qui nous somme, incessamment nous assomme et nous emmure, nous emprisonne en soi dans cet ego dilapidé qui s’effondre sur soi sans parvenir à s’ériger « pour les siècles des siècles ».
Je me tais. Je cherche la faille. Je mesure la puissance fatale de l’ennemi, qui, je le sais, peut cependant être vaincu quoi qu’il paraisse. Je me rassemble alors dans l’immuable.

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[1999]