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Tolkien en géographie

samedi 31 mai 2008, par Damien Blanchard, Stéphane Partiot

Voici l’introduction à une analyse géographique de cette épopée moderne qu’est Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien. Il s’agissait de montrer, contre les théoriciens d’une littérature qui ne parlerait jamais que d’elle-même, qu’il est possible d’étudier géographiquement un espace littéraire. L’intégralité de notre travail est disponible plus bas, en format PDF.

« Les mythes que nous tissons, même s’ils renferment des erreurs,
reflètent inévitablement un fragment de la vraie lumière [...] »
J.R.R. Tolkien

« Fournir une Mythologie à l’Angleterre ». Tel était le projet de John Ronald Reuel Tolkien lorsque, reclus dans son bureau de linguiste à l’université d’Oxford, il faisait surgir, sous sa plume, les nombreux personnages destinés à peupler l’univers qu’il avait inventé, et qu’il simulait une mythologie rêvée, fondant par là le genre de la fantasy. C’est ce que confesse Tolkien en 1951 dans une lettre adressée à Milton Wadman :

« J’ai été très tôt attristé par la pauvreté de mon propre pays bien-aimé : il n’avait aucune histoire propre (étroitement liée à sa langue et à son sol), en tout cas pas de la nature que je recherchais et trouvais (comme ingrédient) dans les légendes d’autres contrées. »

Ainsi donc, bien avant d’être nourri par des représentations historiques datées, le monde créé par Tolkien s’enracine dans un terreau mythique dense et pluriel, au point qu’il porte en lui-même sa propre temporalité, comme en témoigne la longue chronologie fournie par l’auteur en appendice du Seigneur des Anneaux. Cet univers qui n’est pas seulement historique ou mythologique mais aussi géographique, cet espace physique, avec ses montagnes, ses fleuves, ses forêts, ses vastes plaines, il l’appelle : la Terre du Milieu. La toponymie de cet espace est elle aussi construite de toute pièce et repose sur une vaste entreprise philologique, qui tisse des résonances complexes sur un canevas de dialectes imaginaires. Il n’est donc pas jusqu’au nom même des villes et des lieux-dits que traversent, tout au long du livre, les personnages tolkieniens, qui ne participe à un certain « dépaysement ».

Pour toutes ces raisons, la Terre du Milieu est un espace fictif et imaginaire ; et sa spatialité demeure toute littéraire. Peut-on dire pour autant que l’univers du Seigneur des Anneaux, en sa qualité d’« espace mythique », résiste à toute approche géographique frontale ? L’important travail géographique mené par Tolkien lui-même, qui désirait, en véritable pionnier, proposer un support cartographique à son récit, nous interdit de le penser. Le professeur de linguistique et de littérature anglaise ne pouvait ignorer les contingences liées à l’organisation de l’espace, et, plus particulièrement, celles liées à l’organisation de l’espace urbain. Bien plus, son scrupule en matière de cartographie était aussi grand qu’en matière de philologie ou d’écriture. Il tenait à ce que ses récits, bien que fantastiques, soient marqués du sceau du réalisme, et que cette fiction ait, dans ses aspects quotidiens et familiers, l’air de la réalité. Dans une lettre de 1955 adressée à Rayner Unwin, son éditeur, avant la publication de l’ouvrage, il écrit dans l’urgence :

« The map is a hell ! I have not been careful as I should in keeping track of distances. I think a large scale map simply reveals all the chinks in the armour - besides being obliged to differ somewhat from the printed small scale version, which was semi-pictorial. May have to abandon it for this trip ! [1] » (c’est nous qui soulignons.)

C’est donc l’hypothèse de l’existence d’un contenu géographique réel dans l’Œuvre de Tolkien que nous chercherons à approfondir tout au long de notre étude, qui sera consacrée aux réalités urbaines de l’espace mythique mis en récit dans le Seigneur des Anneaux. La Communauté de l’Anneau, qui parcourt la Terre du Milieu avec pour objectif la destruction de l’anneau au Mordor, est d’ailleurs composée de membres dont la diversité est à l’image de ce vaste espace géographique. Quand l’Elfe Legolas côtoie le Nain Gimli, ce sont deux approches culturelles mais aussi géographiques qui se rencontrent : l’un vit dans des « villes-forêts », l’autre au sein de villes creusées dans les profondeurs rocheuses de la terre. Chaque race possède une organisation spatiale différente, et au sein même de ces espaces, des différences peuvent surgir. Les réalités urbaines multiples de cet espace géographique suscitent d’ailleurs la comparaison quand des d’individus aux identités diverses se rencontrent. Peut-on dire qu’un regroupement de population dans une forêt (la Lorien), sous terre (la Moria), ou dans le bocage (la Comté) constitue à une ville à part entière ? Quels autres éléments permettent de la constituer, voire de la reconstituer après la guerre ?

Dans un souci de précision, nous avons pris le parti de resserrer notre analyse autour de deux figures explicitement distinctes de la ville : la ville hobbite d’une part, principalement décrite dans le Prologue ainsi que dans le Livre Premier, et la ville humaine d’autre part, qui trouve sa plus large expression au début du livre V à travers la découverte de Minas Tirith par le Hobbit Pippin (Peregrïn Touque). L’analyse successive de ces deux formes de territorialisation urbaine sera l’occasion d’employer, dans un contexte nouveau, les outils multiscalaires de l’analyse géographique. Un ensemble cartographique viendra appuyer ce travail de comparaison des formes d’organisation de l’espace. Après avoir décrit les différentes formes de territorialisation urbaine ainsi que les deux identités raciales ― au sens le plus neutre du terme ― auxquelles elles renvoient dans la géographie imaginée par Tolkien, nous étudierons la confrontation entre deux manières différentes d’habiter la ville ― la citadinité hobbite et la citadinité humaine ― afin de dégager ce qui pourrait être une pratique de la rencontre et une invitation au nomadisme citadin.

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[1« Cette carte est un enfer ! Je n’ai pas été attentif comme j’aurais dû l’être dans le report des distances. Je crois qu’une grande carte révèle tout simplement les failles de l’armure – en plus d’être légèrement infidèle à la petite version imprimée, qui était à moitié dessinée. Je risque de devoir y renoncer à cause de ce faux pas ! » (c’est nous qui traduisons.)