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La Poésie palestinienne contemporaine par Abdellatif Laâbi

vendredi 16 mai 2008, par Jean-Louis Cloët

Choix de textes et traduction de Abdellatif Laâbi, aux éditions Le Temps des cerises (11 euros).
Sans conteste, un des livres de poésie les plus puissants qui se trouve "sur le marché" actuellement. Amateurs de vraie poésie : un livre à ne pas manquer !


Ils ont pour nom : Yousouf Abdelaziz, Khalid Abou Khalid, Mohammed Al-As’Ad, Mourid Al-Barghouti, Salma Khadra Al-Jayyoussi, Abdelkarim Al-Karmi (Abou Salma), Youssouf Al-Khatib, Racim Al-Madhoun, Azeddine Al-Manacirah, Samih Al-Qassim, Mohammed Al-Qissi, May As-Sayigh, Tawfiq As-Sayigh, Mou’In Bsissou, Ahmad Dahbour, Mahmoud Darwich, Ali Foudah, Mohammed Hamza Ghanaïm, Haroun Hachim Rachid, Michel Haddad, Rachid Housaïn, Fawwaz’Id, Jabra Ibrahim Jabra, Salim Jabrane, Walid Khaznadar, Abderrahim Mahmoud, Khayri Mansour, Zakaria Mohammed, Ibrahim Nasrallah, Kamal Nasser, Abderrahim Omar, Walid Sayf, Ibrahim Souss, ’Issam Tarchihani, Fadwa Touqane, Ibrahim Touqane, Ghassane Zaqtane, Tawfiq Zayyad…
ils ont été rassemblés, réunis sous une même couverture au Temps des Cerises, — cette maison d’édition née en 1993 d’un collectif d’auteurs, pour beaucoup amis du poète Guillevic, et menée par le poète Francis Combes, — par un choix de textes fait par Abdellatif Laâbi, qui les a traduits magnifiquement. Ce sont les voix de la poésie palestinienne contemporaine.

C’est ce qu’on appelle un livre de fonds, un livre somme ; et, c’est un livre bouleversant. Quiconque aurait envie de se souvenir de ce qu’est la véritable poésie, de ce qu’est sa puissance, de ce qu’est son rôle de toute éternité, de ce que peut-être son souffle fédérateur au sein d’un combat, à la fois pour rassembler les vivants et pour rendre vivants les morts, qu’il lise ce livre ! Depuis des années que j’erre dans le désert postmoderne à la recherche d’oasis, de sources qui chanteraient encore : j’ai rarement goûté à autant de fraîcheur — même amère parfois — et de subtilité essentielle, à autant de puissance et de force régénératrice.

Il faudrait le prescrire à tous les abstracteurs de quintessence de la poésie intellectuelle postmoderne, de l’« a-poésie », qui sévissent depuis la fin des années soixante en France, pour leur rappeler que la langue n’appartient pas à une pseudo élite d’esthètes improductifs nombrilistes (lesquels passent leur temps, en se fourrant le doigt dans l’œil, à se faire des touchers rectaux du Verbe en pérorant pour nous accabler des nouvelles des raisons de leurs constipations chroniques ou de leurs diarrhées de diaristes sanglantes,) mais qu’elle est bien l’âme d’un peuple — son « âme », oui ! — la part inaliénable de partage qu’on ne peut voler à un peuple, sa liberté inaliénable à jamais, sa fierté, par-delà les siècles et les vicissitudes de l’Histoire.

Il est bon de rappeler que la poésie ne consiste pas « petit bourgeoisement » à se tâter l’ombilic et la margoulette égotistes en croyant découvrir l’Amérique, mais qu’elle est un chant, le chant d’une langue, un chant commun à tout un peuple, surtout s’il n’est pas reconnu : un chant qui a la mémoire du sang versé et qui sanctifie d’avance le sang qui sera versé encore dans l’affirmation d’un désir de se voir enfin respecté, enfin reconnu dans sa dignité d’homme. La poésie, c’est le chant de revendication des « Droits de l’homme », partout où il s’élève et de quelque camp qu’il s’élève. La poésie, c’est le chant de rappel à l’ordre du monde, qui nous rappelle que nous sommes tous, chacun, citoyennes, citoyens du monde, frères et sœurs de sang en l’humaine condition, « pour les siècles des siècles », quelles que soient les factions, quelles que soient les religions, fi des intérêts immédiats des financiers cyniques et des manipulateurs sans vergogne.

Il est bon de rappeler que la poésie est une langue de vie et de mort : l’une et l’autre étant indissolublement liées, mêlées… une langue de désespérance et d’espérance : l’une et l’autre étant indissolublement liées, mêlées… une langue qui dit la haine et le pardon, la guerre et la paix… une langue de combat qui combat pour faire la paix au moins dans les cœurs, la paix au sein des combats. C’est ce que fait ce livre, cette anthologie de La Poésie palestinienne contemporaine pensée et construite par l’excellent Abdellatif Laâbi, ce livre qui fait honneur à l’homme, rend grâce à l’idée de vouloir, coûte que coûte, en toute circonstance, être et demeurer ce qu’on nomme « un homme ». Il y avait longtemps que je n’avais pas ressenti le bonheur et l’honneur de lire un livre aussi essentiel : il y en a tant d’où ne sourd que la vanité, l’inanité… il y en a tant qui nous laissent sourds.

Je ne vous parlerai pas dans le détail des beautés multiples des rencontres que j’ai pu faire avec tous ces auteurs : ce serait par trop subjectif et personnel. Aucun ne m’a laissé indifférent. Je vous suggère simplement d’entrer dans la maison, dans le jardin où s’élèvent telles autant de fontaines toutes ces voix orientales qui montent — de tombeaux déjà, pour certaines — : les rencontres que vous y ferez vous bouleverseront comme moi, je l’espère ; attendez-vous à ce que certaines se révèlent inoubliables. Elles sont de celles dont les échos une fois éveillés ne s’éteignent jamais ; présences de prophètes qui crient dans le désert, il en est toujours quoi qu’on dise pour les entendre : loin du brouhaha de « l’universel reportage », solitaires, pathétiques et fraternelles, humaines trop humaines, elles s’entendent mieux.