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Pour faire un poème lazuriste...

mardi 28 août 2007, par Jean-Louis Cloët

Ou : Petit Manuel de Résistance poétique.

POUR FAIRE UN POÈME LAZURISTE

1°) Prenez une classe d’élèves de Seconde ni meilleure ni pire qu’une autre, telle que vous la trouvez, dans l’état où les réformes successives de l’Éducation Nationale en proie aux théoriciens soixanthuitards ou postsoixanthuitards rousseauistes, ou structuralistes et postmodernes nihilistes, ont pu la mettre : c’est-à-dire dans un état d’inculture quasi totale et de mépris a priori pour tout ce qui touche à la Grande Culture et la Grande Littérature, à ce qui relèverait encore de la Culture Humaniste.

2°) En dépit de tous les Oukases lancés par le Ministère — dont l’application est en principe vérifiée sur le terrain par des inspectrices ou des inspecteurs qui feraient bien de revenir enseigner de temps en temps pour pouvoir rester objectifs, — au mépris de toute la démagogie ambiante, “lâchez-vous”, “lâchez prise” ; faites de la Résistance ; ne pensez pas qu’ils sont trop jeunes ou incultes, trop ignorants ; ne partez pas du postulat qu’ils seront imperméables à la chose, non : parlez-leur des Grands Poètes, des Grands Écrivains, des Grands Mouvements et des Grandes Écoles littéraires et artistiques, des Grands Courants philosophiques, spirituels et humanistes ; parlez-en avec fougue et enthousiasme — au sens étymologique, comme si le Dieu de la Littérature, des Arts et de la Culture était en vous, comme si vous en étiez la modeste Pythie, modeste certes mais convaincue, — comme si vous leur racontiez La Légende dorée ou la vie des héros ou des saints qui, jadis, servaient de modèles pour grandir. Dîtes-leur qu’aux Grandes Femmes et qu’aux Grands Hommes toute Nation, tout Royaume, se doivent d’être reconnaissants ; dîtes-leur qu’ils sont l’âme de leur Nation, de leur Royaume, de leur pays, et que l’objectif de toute petite fille et de tout petit garçon, de tout adolescent devrait être de vouloir leur ressembler dans l’avenir qu’il se choisira, quel que soit le métier qu’il exerce un jour.

3°) Ne cessez pas de leur répéter que le savoir est la plus grande arme qui soit, que toute Révolution profonde et durable passe par lui, ne peut être faite que par lui, que l’Éducation, elle, est le plus beau canon, le plus beau fusil, la plus belle baïonnette de la République pour tenir en respect les ennemis du peuple et du bien commun, pour défendre la Cité ; dîtes-leur également que le savoir — qu’il soit manuel, intellectuel ou spirituel — est la plus belle truelle, le meilleur ciment, le meilleur béton armé pour la bâtir et la rendre durable. Ne cessez de leur répéter que nous sommes tous, chacun, responsables de l’héritage humaniste, artistique et philosophique, spirituel et politique, légué par nos Grands Aînés.

4°) Après leur avoir fait prendre charnellement connaissance de l’esprit du romantisme, et, surtout, du romantisme allemand — prenons les choses à la base, — après leur avoir fait prendre charnellement conscience du grand élan de réaction qu’était le romantisme, qui se voulait rédempteur au désenchantement du monde, demandez-leur de prendre une feuille de classeur 21 X 29,7.

5°) Demandez-leur de découper cette feuille en six languettes à peu près d’égale longueur.

6°) Demandez-leur d’inscrire en tête de chacune des languettes, successivement, les six mots-thèmes suivants issus du corpus des mots pouvant situer le climat romantique : « Le Wanderer » avec l’idée d‘errance, « La Nuit », « La Lune » — qu’il s’agisse de Cynthia, la bonne Lune protectrice, ou de Lilith, la « Lune noire », « l’Éve première » qui jette la Jettatura, — « L’Autre », « Le Rêve », enfin « La Ville », pour permettre au « Wanderer » d’Eichendorf inspiré par « Le Promeneur » rousseauiste, qui est un rural, d’être également un peu urbain comme le « Wanderer » baudelairien. Évidemment, vous pouvez varier les mots-thèmes à l’infini, selon le gré de votre humeur ou de la leur, varier aussi d’ambiance ou d’époque.

7°) Contre toute apparence, il ne va pas s’agir d’aller à dada sur le dos de l’arrière grand-père Tzara, ni sur les grosses fesses de chameau du grand tonton macoute André Breton : notre entreprise ne va pas être une entreprise de « déconstruction » qui ira dans le sens de la mort de la littérature, et, si elle empruntera un peu au « hasard objectif » et à la révélation de l’inconscient, ce sera pour exalter la spiritualité la plus universelle, non pour aboutir à un bibelot nombriliste (par haine de toute spiritualité) esthétisant (quoi que Breton affirmait) ou gratuit.
8°) Demandez à chaque petite tête de faire parler son cœur, ses sens, sa mémoire, ses yeux, son esprit d’à-propos en passant du coq à l’âne, puis, très vite, du coq à l’âme… bref, de découvrir et de débonder la source intérieure vis à vis de chaque mot, et, pour chaque mot de créer une phrase autonome en rapport avec le thème. S’ils sont bloqués, si rien ne sort, suggérez-leur d’ouvrir un livre illustré, de prendre des mots au hasard, de les choquer entre eux, d’en regarder les images également, de décrire ce qu’ils voient… de voir si ces mots qui choqués entre eux font des « images », si ces mots qui sortent des images vues, ont un rapport avec la nuit, l’autre, la ville, le Wanderer et son errance, La bonne Cynthia ou la mauvaise Lilith, le rêve, la ville… Un exemple entendu et vu de ces associations : « Écouter », « sanglots », « anges », « seul », « éclaire », « nuit ». Je l’ai vu de mes yeux vu. Et cela donne : « Écoutez le sanglot des Anges, lui seul éclaire la nuit […]. » Pas mal, non ?… D’aucuns diraient peut-être : étrange, troublant. Plus que du « hasard objectif » ? À vous de voir.

9°) Quand chaque petite tête a mis son cœur et ses sens sur chaque languette en rapport avec chaque thème, s’est incarné… demandez-leur de se mettre par groupe de cinq ou de dix pour mettre leurs languettes en commun, de les mélanger et de les étaler devant eux.

10°) Ensuite, commence le puzzle : un poème est caché dans les trente ou soixante languettes, un poème ou plusieurs poèmes, c’est à voir.

11°) Quand tous les poèmes sont composés, de la même façon, on compose le recueil. Puis on lui trouve un titre. Même avec les élèves les plus « faibles », les moins littéraires, je n’ai jamais vu l’expérience à terme rater.

Je ne suis intervenu à aucun moment dans l’écriture des textes présentés ci-après. Je n’ai fait que suggérer le titre : « Parce que la Nuit seule est claire ».

Les auteurs des pièces poétiques ci-dessous sont :
Athina Alacusos, Esther Barbosa, Domitille Boyer-Chammard, Pauline Bruch, Pierric Corbau, Caroline Coulon, Pauline Cuvelier, Clémence Delelis, Victoire Demeestère, Marie Desprez, Aurore Dhalluin, Thimothée Doutriaux, Romain Duhamel, Lucie Duprez, Jeanne Evrard-Pilot, Isabelle Goube, Maureen Lannoo, Charlotte Leleux, Camille Leurent, Benoît Malbranche, Éléonore Monnin, Éléonore Mouterde, et Clémentine Desessart. (J’espère n’avoir oublié personne…)

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PARCE QUE LA NUIT SEULE EST CLAIRE…

       Au Wanderer

(Sur l’« Andantino » en fa mineur des Six moments musicaux de Franz Schubert)

Ce n’est pas un rêve, tout cela est bien vrai.
Un enfant qui quitte sa maison sous le regard néfaste de Lilith.
 
Par-dessus les nuages, vol frêle de l’esprit,
s’élèvent dans l’aube les fragments d’un pâle rêve.
 
Enfant, dans ce lieu que toi seul connais,
tu emportes avec toi les secrets perdus,
tu donnes des ailes de nuages pouvant disparaître à tout instant.
 
Mais ce soir, mon rêve m’est revenu intact
et ce soir tu m’es apparu.
 
*
 
Ô Wanderer qui sommeille en moi, ne t’enracine pas trop vite !
 
Wanderer, tel le gardien mortel qui veille sur ses enfants,
tu veilles au grain dans la nuit froide qui t’avale…
 
Wanderer à la démarche titubante
qui s’enfonce lentement dans la forêt aux mille secrets.
 
*
 
Wanderer, toi qui fuis ta ville, qui fuis ton pays, qui fuis ce monde,
parce que tu ne les comprends pas,
un jour tu grandiras.
 
Dans le pays des rêves, tu t’évades pour ne plus penser.
 
Perdu au beau milieu de cet endroit inconnu,
tu ne sais comment retrouver le chemin de tes rêves.
 
*
 
Dans la ville, on peut observer cette lune néfaste
qui transforme qui elle veut,
quand elle veut.
 
Elle jette ses rayons sans chaleur,
éclairant doucement le paysage,
diamant mat et cependant phosphorescent.
 
Ô Nuit, ta beauté mystérieuse, tel un enchantement
apaise mon esprit torturé.
 
J’erre dans ma propre vie,
dans mes propres pensées…
 
Dans cette ville déserte et sombre,
baignée par l’obscurité de la nuit
qui anime en moi un écho de solitude,
je marche seul dans cet endroit qui m’est insupportable,
où la haine du monde surgit tel un spectre abominable
et attire jusqu’à lui démence et mélancolie.
 
*
 
Ville !… Ville vide !… Néant…
Ville dans la nuit, ville qui s’assombrit et s’assoupit,
laisse donc errer tous ces vagabonds, ces assassins,
laisse-les œuvrer pour l’étrange justice du monde…
 
Ils rôdent, maraudent, perdus,
détruits dans ce monde qu’ils ne comprennent pas,
rêvent de la nuit noire et glaciale, de l’errance infinie,
du mauvais œil qui les observe,
de la ville fantôme qui les attend peut-être ?
 
*
 
Lilith, de tes sanglots sanglants tu abreuves la terre,
de maux qui la hantent et la détruisent peu à peu.
 
Ô Lune ! éblouis-nous de tes reflets luisants,
sans aveugler tes pauvres enfants.
 
Lilith !… pourquoi changes-tu tous ces hommes en oiseaux maudits ?
 
*
 
Mon errance glorieuse est devenue muette et aussi pâle qu’un souvenir.
 
Pourtant, c’est dans la nuit noire, Cynthia, que tu me souries et veilles sur moi
pendant qu’un vent de panique souffle sur la ville, vent d’horreur…
 
Wanderer, mon frère, assassin du jour, sauveur de la nuit !
Ô Wanderer, doux rêveur, ne doute plus ! réveille-toi et déploie tes ailes… :
envole-toi vers ces régions inconnues que ton cœur demande encore !…
 
*
 
Laissez-moi errer, à travers le monde, découvrir des villes !…
Apprendre les gens !… respirer la terre…
 
Laissez-moi vivre !…
 
Envolez-vous, oiseaux maudit : devoirs stupides, injonctions inutiles,
infidélités à soi-même, distance, mensonge, jalousie, moquerie, ennui…
et vous, les pires : hypocrisie, manque de confiance…
 
*
 
Le Wanderer s’arrête, marche, courre, vole…
ne sachant où la brise va l’emmener.
 
Nuit sombre, nuit sans lune,
il se promène plein de rancune.
 
Nuit, ô Nuit ! toi qui recouvre la terre, qui y cache la noirceur des hommes,
Ange damné pour une humanité damnée,
la Lumière ne brillera plus pour toi.
 
*
 
Royaume obscur où se libère nos esprits,
rêves qui émerveillent, rêves qui horrifient, songes qui endorment…
 
Rêve, Méduse dont le regard nous pétrifie…
Nuit obscure où les rêves perdus errent,
où les regards se fondent et se confondent sans savoir si le jour reviendra…
Nuit noire, nuit profonde, nuit d’angoisse…
La nuit qui libère les désirs, les peurs, les angoisses…
 
Nuit noire telle la Mort qui rôde autour de nous avec à ses côtés ses dieux éternels.
 
Lilith, princesse des tourments, dans la nuit noire et glacée sème aux quatre vents
tes fils décapités, porteurs de funestes présages.
 
Ô toi Lilith, déesse des Enfers, de ton regard jette des braises
qui nous écorchent la peau et nous consumment peu à peu !…
 
*
 
Ô Cynthia ! pleine de grâce !…
ne songe pas à t’en aller, à me quitter…
 
Sans toi, les étoiles ne peuvent plus briller…
 
Disperse ta poussière d’étoiles dans l’esprit du jeune Wanderer,
qui s’arrête, scrute l’horizon, se perd dans ses pensées nocturnes…
 
*
 
J’ai marché doucement, bercé par le balancement des roseaux…
 
J’ai marché le jour.
J’ai marché la nuit,…
par-delà les champs,
foulant la rosée…
 
La vague tristesse qui m’animait n’était que le signal
Qui prédisait le début de mon interminable errance.
 
Pas après pas, j’attins la ville, immense et infinie.
Le vagabond que j’étais divaguait
entre les incompréhensions de sa vie toujours présentes dans son esprit
et leurs ombres amères.
 
Aujourd’hui, que fais-je sur cette planète déserte ?
 
Sautillant sur les places et les carrefours, je rêve de mon avenir.
Je me perds dans cette atmosphère de méconnaissance.
Je sombre, abasourdi par les lumières folles qui m’entourent.
 
Nuit ! tarde à te finir, que le matin tarde à venir !…
Que ma souffrance tarde à commencer !…
 
Nuit ! sous un ciel étoilé, je ne peux m’empêcher de tout oublier et je ne cesse
de m’envoler vers un autre monde.
 
*
 
Ma solitude seule me tue.
 
Comme un brouillon, reflet mouvant, le reflux bruyant de la ville brille et s’éteint au loin.
Cette ville n’éclaire que mon cœur qui se perd avec elle. Et il y a cette question qui hante la nuit : où se cache-t-elle quand le monde s’ennuit ?…
 
Ô Nuit ! tu rayonnais de mille feux !… Aujourd’hui, dans la ville où se concentrent les ambitieux projets du monde, je vois tout ce dont je n’ai jamais rêvé.
 
Dans le limpide brouillard des prédictions des lendemains qui, désormais, je sais, à jamais ne chanteront plus, la peur me suit et me suivra toujours, si je ne la regarde pas dans les yeux.
 
Lune dans la nuit, Ange dans le royaume des ténèbres, tu perçois le voile noir de ma tristesse,
Ô demi-lune, Lune occultée, se pourrait-il que Cynthia et Lilith ne fassent qu’une ?…
 
*
 
(Lorsqu’un homme rêve, ce n’est qu’un rêve… Mais lorsque plusieurs hommes rêvent ensemble, c’est le début de la réalité.)

++++

AMOUR PERDU

       À l’inconstant

La nuit passe, les jours s’écoulent… et mon amour est toujours aussi fort.
 
Je marche, seule dans la ville déserte, avec pour seules lumières
ces étoiles perdues, tes yeux.
 
Amour perdu, monde mort,
ce n’est que dans mes rêves que je pourrais te rejoindre,
toi qui, aujourd’hui, te trouve si loin de moi.
 
Je rêve, je me languis, je somnole.
Mes nuits t’appartiennent en vain.
Mes songes m’emportent loin, très loin…
 
Et soudain, tout s’arrête.
 
*
 
Et j’avançais sous cette lune invincible…
 
Et j’avançais sous cette nuit parsemée de vide,
marchant dans la nuit avec pour seule lumière les étoiles
scintillantes dans tes yeux…
 
Mon cœur errant dans le désespoir,
la Raison emporte mon rêve.
 
Je marche ainsi jusqu’à une ville remplie de tristesse.
 
*
 
Ô Nuit ! toi qui berce au hasard les esprits de mes enfants,
ne les laisse pas sombrer dans le cauchemar qui rôde à tout instant.
 
Tu les as ravis, les as emportés loin de moi
pour ne plus jamais me les rendre.
 
Penses-tu que je puisse encore, sans eux à mes côtés, vivre ma vie ?
 
Nuit de cristal, nuit d’épouvante,
efface-toi à jamais de toutes mes pensées :
laisse place à des nuits remplies de folie,
remplies de rêve à n’en plus finir.
 
*
 
Le temps fuit…
 
Je ne sais plus qui je suis.
Peu à peu, je me suis perdue.
 
J’essaie de me redécouvrir à nouveau
Mais cela est trop dur pour moi.
Je sais que je n’y arriverai pas,
parce que mon moi m’a quitté, m’a abandonné.
 
Ô toi, Lune, toi qui brille à demi dans la nuit,
toi qui fais rêver les jeunes amants,
toi qui veille sur tes enfants,
protége le monde des maudites intempéries
qui obscurcissent la vie de ses habitants.
 
Lune, qui, là-haut, s’allume pour éclairer ma plume.
 
Bel astre solitaire quand revient le jour,
vois comme une femme peut souffrir d’amour.
 
Là, où mon imagination se dépose,
sans que je puisse comprendre ce qu’elle signifie,
résiste à mon rêve : il n’espère plus.
 
Rêve, rêve triste, rêve amoureux, rêve brumeux,
tu m’emmènes dans un pays lointain, m’emportant…

— Alors, Messieurs les postmodernes, la littérature est-elle morte ?…
Alors, Messieurs les pédagogues à la mère moilenœud du Ministère, faut-il oui ou non « traumatiser les élèves avec les références culturelles qui pourraient les humilier » ? Cela ne vous arriverait-il pas de pouvoir penser qu’au lieu de les traumatiser, les petits, cela au contraire les valorise ?… En tous cas, l’expérience a décidé certaines et certains à se destiner à la filière L d’une part, d’autre part à continuer à écrire des poèmes, à continuer à solliciter la source intérieure, la merveilleuse, l’inépuisable source qui peut permettre tous les partages et étancher toutes les soifs. Étancher la soif de l’autre, c’est montrer à l’autre où est sa source ; c’est aussi une définition de l’amour : aimer, c’est montrer à l’autre où est sa source, c’est y croire avec lui, c’est lui permettre d’y puiser pour partager avec tous. Revenons-en au beau mot de Jean Giraudoux : « Écrire, c’est le désir d’être aimé » ; Écrire, c’est aimer aussi. Laissons le mot de la fin et tous les commencements à Victor Hugo : « Aimer, c’est agir. »