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Ode à Khayyâm

jeudi 1er mai 2008, par Jean-Louis Cloët


— Où que tu sois, Khayyâm, poussière éparpillée depuis neuf siècles bientôt, reconcentre-toi, recompose-toi… : Lève ta coupe, vieux Khayyâm, et bois à mon Aimée et à moi-même, à ma Houri, à notre amour.

Vois ! je trinque avec toi !

Si le rossignol et les fleurs me disent qu’il faut la boire, « mon Aimée aux charmantes couleurs… », ma maîtresse n’est pas une coupe de vin : elle est source et fontaine, et combien plus inépuisable et fraîche, et désaltérante… oh ! Khayyâm, tout en entretenant ma soif.

Si elle est coupe, si elle est celle que les mains du potier divin évase jusqu’à l’infini, jusqu’aux étoiles, pour contenir mon ivresse et mon amour de la vie, l’amour des mots et l’amour de mes morts aussi… : avec elle, vieux Khayyâm, le jour n’est pas une coupe !… « Houri des jours derniers » déjà dans cette vie, « pincer la harpe et boire du vin doux » ne lui suffit pas : elle est jouvence.
« La vie est brève ! »

Au jardin de l’Amour, elle est aussi la rose, le coquelicot qui refleurit — « secret formidable » — ; elle est le bouquet de la vie, et ses paroles sont du vent qui souffle dans le corps comme en une tente et l’aère.

Et pourtant, elle est femme : « un peu d’argile » et rien de plus, ô échanson sublime !
Et, même morte, je le sais, Khayyâm, je le sais déjà : elle ne sera pas cet « amas de poussière emporté par le vent » que tu croyais être un corps : elle sera le vent, le vent lui-même !

Si « l’existence pareille au vif argent s’enfuit », à Balk comme à Bagdad, à mille farsakhs, n’en cherche pas une autre pour m’éprouver, Khayyâm : tu ne la trouverais pas.

La main du Dieu potier sur le tour du monde l’a faite parfaite, et la toucher, c’est retrouver les gestes du Potier Divin, la réinventer chaque fois, du bout des lèvres, du bout des doigts …

Je suis comme toi, Khayyâm, mon frère : « tant que je ne suis pas ivre, mon bonheur est incomplet » ; mais, si « le vin enflamme la jeunesse », l’eau de sa source enflamme mon âge d’homme, Khayyâm, mon frère, et je suis avec elle comme Le Prophète lorsqu’il aborda Aïcha après un long temps de jeûne au désert du célibat.

Tu rêvais « un état au-dessus de l’ivresse » : elle l’offre !… Elle est cet élixir qui fait dire : « Laisse à Mahmoud son empire ! » « La coupe de Djamchyd au reflet smaragdin » ne lui est pas comparable !… Elle surpasse en parfums « les fleurs d’Iram » ; mon Aimée est « comme un jardin et ses roses », à l’heure de l’éveil, à l’heure du matin, à l’aube… Mais elle est aussi « cet oiseau de gaieté dont la jeunesse est le nora » que tu rêvais, dont le chant est « plus doux qu’un vin depuis que Dieu créa le firmament, crois-le » !…
« Fini le ramazan ! » Avec elle vient « le mois de Chawwal »… « Près d’un minois plus frais qu’une rose au matin », « nul ne revient au monde après l’avoir quitté[e] » pareil.

« Ô Cœur, puisqu’en ce monde au fond tout est chimère », puisque « le ciel est lui-même [parfois] plus impuissant que nous à trouver son chemin », je dis qu’elle est le monde et le chemin… Et je ris quand tu dis, vieux Khayyâm : « On a fixé d’avance tes actes de demain… » car je les choisis avec elle, « trésors de sa subtilité », comme on va « dans le mehrab prier ».

Pour elle, par elle, j’ai fait mes ablutions : j’ai « versé le sang clair de [ma] vigne »… pour elle !

Grâce à elle, Khayyâm, « cent mille Djem et Key disparurent sous terre », car ma Houri des cieux est un tambour aussi qui sait sonner la guerre quand elle le veut, envoie ses Anges !…

Elle fait parler la rose…
Elle fait chercher en soi l’Eden ; et, l’enfer n’est bientôt plus qu’une étincelle qui s’éteint…

Grâce à elle, Khayyâm, dans mon tournoiement de derviche, « la nuit ne passe pas, pas même au point du jour ».
Elle est pourtant le jour et l’aube…
— Expliquerais-tu ce prodige ?

Ô Khayyâm,
« l’oxus n’est qu’une trace infime de nos larmes », quand je la vois de loin comme une tente sombre et le ciel bleu, « le ciel bleu comme une tente sombre »… : je vois dans ses cheveux, j’entends dans ses cheveux « les harpes qui apaisent »… Je pense à tous ceux qui « dans l’Être et le Néant qu’ils cherchent sont perdus ». Je me dis avec toi, Khayyâm : « dis-toi que tu n’es plus ; puisque tu vis, sois gai », et, tout près de « la fille aux lèvres de carmin », « j’imite la tulipe et prends sa coupe en main » pour boire sa source, ô vieux Khayyâm !…

Quand je la vois, je repense à tes Rubâ’iyyât : exalte mon « âme éthérée » car je cite tes vers divins de vieil ivrogne : « Ô mon cœur, jette au loin l’habit matériel. Deviens l’âme éthérée et monte, monte au ciel. »

Quand je la vois, le « visage sans visage » du « Bien Aimé » et de Roumi m’accompagnent…

Regarde-la, Khayyâm, et vois comme elle est belle !…
Toi, qui aimais les belles, les jolis minois aux joues fraîches, aux beaux appâts.

Vieil ivrogne qui ne fut jamais ivre que de Dieu et du monde, que de la beauté des femmes, que de la bonté si rare des hommes : je sais que tu me comprends et que tu nous bénis, mon frère, pour le meilleur et pour le pire, quoi qu’il advienne…

— Oh ! mon frère en poésie, frère :
Advienne que pourra !…

[30 / IV & 1 / V / 08]