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Victor Jara : « Non à la dictature », par Bruno Doucey

jeudi 20 mars 2008, par Jean-Louis Cloët

Bruno Doucey, poète et voyageur, directeur éditorial des éditions Seghers, vient de sortir un merveilleux petit livre de combat consacré au poète et chanteur chilien Victor Jara, destiné à toutes les jeunesses qui croient encore en l’avenir.

VICTOR JARA : « NON À LA DICTATURE » par Bruno Doucey
aux éditions Actes Sud Junior,
dans la collection « ceux qui ont dit non » dirigée par Murielle Szac


« Qu’est-ce qu’un homme révolté ?
C’est un homme qui dit non. »
Albert Camus, L’Homme révolté, 1951.




Il faudrait toujours parler de la vie des artistes et des poètes comme Jacques de Voragine dans La Légende dorée [1] parle de la vie des saintes, des saints. Nul besoin de croire en un Dieu pour cela. Il suffit de croire en l’homme.
En notre époque postmoderne où tout sacré est banni, où tout récit susceptible de susciter une quelconque mythologie est considéré comme suspect, où tout ce qui honore l’homme, montre la grandeur de l’homme, est considéré comme naïf et potentiellement fasciste — l’inénarrable et apoplectique Adorno ayant décrété un jour de digestion difficile [2] qu’« écrire un poème après Auschwitz est un acte de barbarie » — la collection lancée et dirigée par Murielle Szac aux éditions Actes Sud Junior et intitulée « Ceux qui ont dit non » est un acte de Résistance, qui met du baume au cœur aux vieux « utopistes » au nombre desquels je compte et je m’honore de compter.
Dans cette superbe collection destinée à la jeunesse éternelle — de sept à quatre vingt dix sept ans… et plus, si affinités, — quatre titres sont déjà parus : un ouvrage signé par Murielle Szac elle-même saluant le père Hugo — qui, plus que jamais, manque !… — Victor Hugo : « Non à la peine de mort » ; un ouvrage, signé Maria Poblete, intitulé « Lucie Aubrac : Non au nazisme » ; un ouvrage signé Nimrod (le très subtil auteur tchadien) et intitulé : Rosa Parks : « Non à la discrimination raciale » ; et, enfin, vient de sortir sous la plume du poète voyageur [3] et éditeur Bruno Doucey, directeur éditorial des éditions Seghers comme on sait : Victor Jara : « Non à la dictature ». Murielle Szac a d’autres projets pour l’automne : sous la plume de Joseph Wresinski : « Non à la misère », et sous la plume de Gérard Dhôtel : « Non à la l’esclavage ». Sensible à la désillusion et gagné lui aussi par « l’ère du soupçon » semble-t-il, Sartre a certes eu tort de douter dans Les Mots que la plume pouvait être « une épée » : elle l’est !… Mais ce n’est pas une épée destinée toujours à croiser le fer, c’est une épée symbole qui relie autour d’elle et qui indique une direction.
Il faudrait être « académicien » du postmodernisme encore régnant et désert [4], « plus mort qu’un fossile [5] » pour ne pas se rendre compte que le passé du XXe siècle, si tragique qu’il soit — et précisément parce qu’il est extraordinairement tragique, — recèle des figures héroïques qui ont élevé l’humanitude au rang le plus haut, au même titre que d’autres figures des siècles passés. Le XXe siècle, siècle des utopies libératrices et des utopies totalitaires nées avec le romantisme né lui-même de « la mort de Dieu », est riche en héros et en héroïnes, et il serait criminel de priver la jeunesse de leurs modèles, alors même que de toute évidence le siècle naissant va à vau-l’eau et sans doute à la catastrophe parce que quelques crétins sorbonnards ont décrété qu’il n’était plus aucun sacré possible, ni admissible, aucune utopie qui puisse servir de bélier pour forcer les portes fermées de l’avenir. Bruno Doucey ne fait pas partie de ces tièdes et de ces monstres froids qui font carrière, qui reconnaissent la toute puissance établie du Dieu Plutus, du Dieu Mammon, qui auraient à eux seuls éclipsés tous les autres… Lui croit encore à l’idéal de solidarité et de justice qui a fait se dresser certaines et certains des plus grandes présences du siècle passé, et sonner les plus grandes voix au nom de « la veuve et de l’orphelin », au nom des « démunis », des brimés, des exploités de toute sorte, des martyrs. Bruno Doucey croit encore que le sang versé est sacré, qu’il unit les hommes, et qu’il ne saurait s’oublier. Chacun son camp.
La figure héroïque qu’il a choisie, dont il a choisi de transmettre le modèle fraternel à la jeunesse, est celle de Victor Jara : Victor Lidio Jara Martinez (28 septembre 1932 – Santiago, 16 septembre 1973). Jara, c’est ce poète guitariste et chanteur chilien, d’extraction populaire, dont la mère avait le sang des Indiens Mapuches qui lui coulait dans les veines. Jara, c’est cet ancien « roto » qui avait le type indien, à la peau sombre, fils de « campesinos » de Lonquén, fils de ce peuple de paysans indiens considérés comme du bétail par les grands propriétaires terriens d’alors. Jara, c’est cet homme qui a pris les mots comme des armes fraternelles pour défendre « ceux qui n’ont jamais la parole », ses sœurs, ses frères, et qui l’a payé de sa vie. Jara, c’est ce fils du peuple qui a été l’ami de Dom Pablo Neruda, et, l’ami de Salvador Allende assassiné par la volonté de Nixon, qui a installé, via la CIA, la dictature de Pinochet à la tête du pays. Jara, c’est ce guitariste à qui un putain de fasciste a fracturé et écrasé les doigts à coups de crosse et à coups de bottes dans le stade de Santiago — où Jara attendait la mort avec d’autres prisonniers — pour qu’il ne puisse plus jamais jouer de guitare et enchanter la misère de ses sœurs, de ses frères, qui tentaient de se libérer. Jara, c’est ce poète assassiné pour avoir osé chanter une dernière fois contre la dictature après avoir été mutilé, c’est ce condor qui continue de voler dans le ciel du Chili, et que quelques enfants et adolescents voient encore, parce qu’ils croient encore à « l’avenir » ! Victor Lidio Jara Matinez, oui, Victor Jara, c’est l’avenir !… pour résumer.
Dans un récit poétique, mené de façon virtuose et simple comme Jara l’aurait aimé, voulu, Bruno Doucey prend par la main jeunes et plus vieux — jeunes encore dans leur cœur — qui liront son livre. Sans doute espère-t-il des jours meilleurs, où solidarité et espérance seront à nouveau possibles, et rassembleront à nouveau pour bâtir un monde fraternel. Jara ne rêvait pas vainement, pas plus que ses camarades : Jara aura donné sa vie pour ce à quoi il croyait, et, nous sommes tous ses héritiers : nous devons mériter de lui.
Pour montrer que le combat pour la liberté et la dignité de l’homme continue, en marge de son livre, comme un contrepoint de fugue musicale, Bruno Doucey a choisi de célébrer également une des plus grandes figures du combat pour les « Droits de l’homme » d’aujourd’hui, la magnifique Aung San Suu Kyi, qui se bat et fédère le combat contre la dictature en Birmanie.
Que Murielle Szac et Bruno Doucey soient remerciés de l’initiative citoyenne, humaniste et poétique, politique enfin, d’un tel livre.

— > Bruno Doucey, Victor Jara : « Non à la dictature », éd. Actes Sud Junior, coll. « Ceux qui ont dit non » sous la direction de Muriel Szac, 7,80 euros. Voir le site : www.actes-sud-junior.fr pour en savoir plus.

— > [Bruno Doucey est également l’auteur de plusieurs ouvrages de critique, de poésie ou de fiction. On ne saurait les citer tous. Citons simplement les derniers : La Cité de sable aux éditions Rhubarbe, Agadez avec des photographies d’Edmond Bernus aux éditions Transbordeurs, Je est un autre avec Christian Poslaniec aux éditions Seghers dans le cadre du « Printemps des poètes ». Rappelons enfin que son dernier recueil poétique Poèmes au secret, paru au Nouvel Athanor, chez Jean-Luc Maxence, en 2006, a reçu, en 2007, le prix de poésie de la S.G.D.L. de pair avec le dernier ouvrage de Maram Al Masri, poètesse d’origine syrienne.]


[1.— Jacobus da Varagine (vers 1228-1298), chroniqueur italien, évêque de Gênes, auteur de La Légende dorée.

[2.— Cet agacement vis à vis d’Adorno est de mon fait et je ne cherche pas à l’imputer à Bruno Doucey ou à Murielle Szac.

[3.— On se souvient de son magistral Livre des déserts, paru aux éditions Robert Laffont dans la collection « Bouquins », en 2005.

[4.— Qu’il me soit permis de paraphraser au passage le titre d’un des papes du postmodernisme : le lénifiant et désolant Yves Bonnefoy : Hier, régnant désert, éd. du Mercure de France, Paris, 1958.

[5.— Arthur Rimbaud, lettre à Paul Demeny, à Douai, de Charleville, le 15 mai 1871, dite « Lettre du voyant ».