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Une fois la pluie

samedi 1er mars 2008, par Frieda

Une autre nouvelle de notre amie et correspondante iranienne, qui, par son pseudonyme, se revendique de l’héroïne du roman « Le Château » de Franz Kafka. Vous y retrouverez le même climat que dans sa première nouvelle « Le Rocher » : un climat onirique et entêtant, troublant vraiment… Rien n’est dit, tout est suggéré. Que Frieda en soit remerciée !… Il y a quelque chose de « L’Orphée » de Cocteau dans cette rêverie qu’elle nous propose […].


Il me caresse… si doucement, si suavement, que je peux croire un instant que j’ai pu, que j’ai dû rêver… Mais… lorsque j’ouvre les yeux, les rideaux de ma petite chambre s’enflent, et… le Vent, avec son Zéphyr aux mains bienveillantes, remplit bientôt toute la pièce.

Il ne pleut plus. Le temps n’est plus ni brumeux, ni morose, mais il est à présent agréable… et frais, exquis.
Prestement, j’ouvre les rideaux… et découvre un spectacle étrange : on dirait que tout s’est coloré d’un joli vert olive, et, aussitôt, par surprise, une envie irrésistible, me ravive et me fait renaître… : au point que je me sens soudain le courage, l’audace de sortir…

J’ouvre la fenêtre, vite… et, saute, bondis…

Il semble… que les feuilles des arbres ont été décrassées : elles sont devenues si vertes, d’un vert si délicat, qu’elles ne paraissent plus du tout réelles !… Les moineaux, avec les branches des arbres qui dansent au gré du Zéphyr, du Vent… semblent aller de pair avec cette étrange féerie.

J’ai l’impression, vraiment, qu’un artiste peintre colore chaque chose de son pinceau magique. Je marche… à petits pas légers. C’est la Terre qui tangue ?… !…

J’ouvre la porte du jardin… La ruelle se noie dans un silence singulier… Je n’aperçois plus aucun gaz d’échappements de voiture, et, les visages des passants, qui me sont d’habitude si étrangers, soudain m’interpellent, m’attirent… La pluie semble avoir nettoyé et emmené avec elle tout ce qu’il y avait d’hideux et d’abîmé. Eux… eux, soudain, sont à mon image : ils se promènent avec une douceur , une gravité singulières…

Je sens leurs regards ; tous, me font compagnie. Et, je ne sais pourquoi, je ne sais quelle mouche me pique, mais je saute soudain au milieu de la rue et pars comme une dératée !…

Je sens que quelque chose à l’intérieur de moi-même… ou à l’extérieur — je ne sais le déterminer — m’appelle… : j’avance… j’avance… Je cours !… Je ne me lasse pas : j’avance, je cours, durant des heures !

Est-ce la ville qui m’a quittée ? Un grand pré s’étend devant moi, avec des tulipes, des coquelicots comme autant de points rouges embrassant une immensité verte et veloutée… : comme un tableau.

La lumière décroît peu à peu ; les exquises traînées dorées qui embrasent le paysage et le ciel effacent une à une les couleurs bleues que j’aimais… et, bientôt, la lumière du soleil portera pour son sommeil un habit de sang.

Quelqu’un brusquement m’interpelle :
— On m’a chargé de vous emmener quelque part. Vous comprenez ?… Est-ce que vous êtes prête ?…
Je ne sais pourquoi, mais c’est le mot « oui » qui s’échappe de ma bouche… Et, dès lors… alors, c’est trop tard… déjà trop tard.

Mon "guide"… ? mon "compagnon" ?… me fait refaire, au rebours, tout le chemin parcouru.
Nous nous arrêtons face à un jardin enclavé, bordé d’un long mur de briques, sur lequel je sens soudain que même les ombres nous pourchassent. Il semble s’évanouir…
Il me dit :
— Avant d’entrer… jetez au moins un coup d’œil derrière vous !…

Je me retourne… : et je vois un fossé qui se remplit avec la pluie ; mais aussi, je vois des visages familiers, qui se font mouiller par la pluie, dont le regard fixé sur moi a l’air… si profondément triste…

« Il » est là… Il me fait signe d’entrer…

Dès lors… soudain, plus rien ne m’importe alors : et, je tourne les talons, je fais demi-tour vers [… … …]


[Traduction Azadim & jean-louis Cloët.]