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Franz Kafka ou le « Non-né », Épilogue

Franz Kafka ou l’Homme sans corps

dimanche 10 février 2008, par Jean-Louis Cloët

EN GUISE D’ÉPILOGUE :
À PROPOS DE LA LOGORRHÉE ET DE LA LOGOMACHIE JURIDIQUE.

Les grands développement juridiques qui s’étalent à longueur de pages parfois dans Le Procès, à peu près incompréhensibles toujours, relèvent de la logomachie, la logorrhée. Ils sont la parodie du cartésianisme triomphant en Europe, lequel a remplacé le monde de la croyance et de l’enchantement. Les romantiques déjà dénonçaient cette perte du monde de la croyance, du monde des contes et des légendes, du monde de la religion triomphante, du monde de tous les enchantements, si terribles qu’ils aient pu être parfois : que l’on songe à la manière qu’a eue le romantisme noir de représenter la religion ; je songe au Moine de Lewis comme aux divagations du révérend Maturin. Les romantiques dénonçaient les travers où nous fourvoyait immanquablement la Raison triomphante. Ils luttèrent tous en réaction contre ce monde « moderne », ce capitalisme sans âme qu’ils haïssaient d’avance… : sous Napoléon III, déjà irrémédiablement installé. Dans un tel monde, la seule façon de fermer la lumière, c’est la folie — le suicide ou la folie, — avant c’était la prière. Max Weber : le grand penseur du désenchantement l’a bien associé à l’économique. Pour s’en persuader, que l’on songe aussi à « L’Ennui » baudelairien, allégorisé et vampire, qui ne peut engraisser que dans cet univers de la « modernité » et du « Progrès » indéfini.
Dans un tel monde, la pensée tourne à vide comme un moulin qui se détruit : plus de grain à moudre. Cette critique de la modernité, Kafka la focalise sur un personnage en particulier : le Directeur adjoint ; il permet la critique du monde ultra libéral capitaliste, lequel n’est régi que par « la loi de la jungle ». Pour comprendre ce qu’on peut entendre par « loi de la jungle », que l’on songe simplement à Spencer [1], qui trouve des applications, une interprétation sociale aux découvertes de Darwin dans De l’origine des espèces [2] (1859), en adaptant à la Cité des hommes, à la société libérale ultra capitaliste la fameuse loi du « struggle for live », de la lutte pour la survie. Dans un tel monde, la vie n’a plus aucun prix ; visionnaire, Alfred de Vigny dans son Chatterton, dès 1835, l’avait annoncé déjà ; tous les êtres (non-êtres) se valent : « Stücke [3] ». Walter Benjamin a rêvé, pensé, et théorisé, lui — cherchant le point médian entre la croyance traditionnelle à la transcendance et le marxisme — la reproductibilité à l’ère industrielle, pour montrer également que l’idée d’unicité morte : l’être même ne valait plus rien.

Que lit-on comme message, comme prophétie universelle dans l’Œuvre de Kafka, comme constat ? « L’homme est mort » : c’est un constat. L’image ne vaut plus rien. Il y perte de l’identité. La perte de l’image est conjointe. Pas de description de K., on le notera. Joseph K. est l’homme sans image. Joseph K. ou l’homme sans image.
La chose vient de loin. Du romantisme. Déjà Aldabert von Chamisso (1781-1838) présentait une image de l’homme à venir comme étant « L’Homme sans ombre [4] » : plus de soleil, soit plus de Dieu, donc plus d’ombre, plus de contraste — alors même que Gottfried Wilhelm Leibniz, dans la grande ligne d’Héraclite d’Éphèse l’avait dit : rien n’existe que par contraste, — plus de sens, déjà… plus de sens donc. Jean-Paul Richter, le bon « Jean-Paul », le « Jean-Jacques » du romantisme allemand, l’avait crié bien avant Nietzsche, dès 1790 : « Dieu est mort, pleurez, enfants, vous n’avez plus de père ! »

Avec Kafka, on passe une autre étape dans la déréliction : plus d’image, plus d’être : tel est Joseph K.
Joseph K. sans image.
Franz K. sans image.
Il faudrait inventer un néologisme :
Franz K. n’écrit pas, il d-écrit.
D-écrire, comme on se désengage ; inscrire comme on efface […].
La d-écriture du « Non-né ».

Ce qui annonce le « Il n’y a plus rien » du bilan de l’après 68, du dernier sursaut, du dernier pseudo espoir : là, je cite un des princes noirs de ma jeunesse, rimbaldien et en même temps ducassien à tout crin : Léo Ferré. Après Ferré et ses proférations majuscules et échevelées, vinrent les Punks : « No future ! » Mais, là encore, dans cette génération là, restait encore la profération, restait encore au moins la parole, le cri.

En 2005 : plus même de parole. Silence. Néant. L’Œuvre de Kafka, prémonitoire et prophétique à cet égard l’annonçait. Après « la mort de Dieu », « la mort de l’Art » proclamée par les dadaïstes en 1915, « la mort de l’homme » entérinée par le structuralisme, c’est « la mort de la littérature » qu’annonce Kafka : plus de littérature ; elle est morte. Kafka préfigure déjà à lui seul le désarroi de l’ère de la postmodernité : il faut faire démarrer ontologiquement le désastre, là. Ce qui caractérise l’Art de Kafka, c’est qu’il est en effet déjà A-littéraire, comme Bataille pourra parler d’A-théologie. Le A. est privatif comme on le sait. Ceci étant, étant revenus à ce A. — première lettre de l’alphabet ; alphabet par le biais duquel, puisqu’« au commencement était Le Verbe » tout peut découler — : pour les optimistes (optimistes-tragiques) : tout peut recommencer.

[©Cloët, 2005.]


[1.— Herbert Spencer (1820-1903), Anglais.

[2.— Charles Darwin, De l’origine des espèces par voie de sélection naturelle, On the Origin of Species by means of Natural Selection or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life (1859).

[3.— C’est par ce terme, qui signifie littéralement « morceaux », que, dans les armées prusiennes, on nommait les soldats dont la vie ne valait rien, puis, dans les Lager nazis, les Häftlinge, c’est-à-dire : les prisonniers.

[4.— Voir : Adalbert von Chamiso (1781-1838), Histoire merveilleuse de Peter Schlemihl, Peter Schlemihls wundersame Geschichte (1814).