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Franz Kafka ou le « Non-né », chapitre 9

Franz Kafka ou l’Homme sans corps

vendredi 8 février 2008, par Jean-Louis Cloët

« LA JUSTICE », DE LA CAVE, DU « CABINET DE DÉBARRAS » AU « GRENIER » :

« Ma certitude est confirmée, quand je travaille à mon roman, je me trouve dans les bas-fonds honteux de la littérature. »
Franz Kafka, en 1912.

La tentation est grande de mettre en abyme le projet du Procès avec le projet du Château, dans la mesure où les deux fictions mettent en scène un certain « K. ». Sûr de ne pouvoir arriver à exprimer — c’est-à-dire à conjurer ce qu’il sent exister en lui, — cette fois Franz K. s’y prend des deux côtés à la fois. Le Procès, en effet, tente de stigmatiser et d’exorciser la pression de l’intérieur, la justice intérieure : celle du grenier. Le Château, lui, tente de stigmatiser et d’exorciser la pression de l’extérieur, la justice du Palais, de l’administration, de la Cité, symbolisée dans Le Procès par le Directeur adjoint arriviste et déjà prêt à remplacer Joseph K. comme dans toute "bonne" société de type ultra libéral capitaliste ou l’individu n’est rien face à l’économique divinisé, ou, rien qu’un rouage, qu’on peut à tout instant changer. Avec ce double éclairage divergent, donné par Le Procès et Le Château, côté cour et côté jardin sur la scène du théâtre intérieur kafkaïen, on peut ainsi bien situer le "centre vide" : celui de sa névrose.

Il conviendrait à présent de revenir sur une autre marginalia, ce passage écarté du livre intitulé « Elsa »

Un jour, peu avant de partir, K. fut appelé au téléphone et invité à se rendre au parquet sur-le-champ. On le mettait soigneusement en garde contre la tentation de ne pas obéir. Les réflexions inouïes auxquelles il se livrait, disant que les interrogatoires étaient inutiles, n’avaient pas de résultat et n’en pouvaient avoir, qu’il ne s’y rendrait plus, qu’il ne tiendrait plus compte d’aucune convocation par lettre ou au téléphone et qu’il jetterait les messages à la porte, tout cela avait été enregistré et lui avait déjà beaucoup nui. Pourquoi cette indocilité ? Ne s’évertuait-on pas à régler son affaire, une affaire si compliquée, sans jamais regarder au temps, à la dépense ? Voulait-il contrarier ce travail de gaieté de cœur et provoquer les mesures violentes qu’on lui avait épargnées jusqu’ici ? La convocation de ce jour représentait une dernière tentative. Qu’il en fit à sa tête, mais qu’il réfléchît bien que la haute justice ne pouvait entendre raillerie.
[Or,] K. avait promis à Elsa de lui rendre visite ce soir-là et, ne fût-ce que pour cette raison, ne pouvait se justifier ainsi de ne pas y aller, encore que cette justification ne dût jamais trouver son emploi, et qu’il se fût sans doute également abstenu [de se rendre au tribunal] même s’il n’avait pas eu la moindre obligation. Quoi qu’il en soit, fort de son droit, il demanda au téléphone ce qui se produirait s’il ne venait pas. « On saura vous trouver, lui fut-il répondu. — Et serai-je puni de n’être pas venu de mon plein gré ? demanda-t-il en souriant, curieux de ce qu’il allait entendre. — Non, lui dit-on. — Parfait, dit K., mais quelle raison aurais-je alors d’obéir à la convocation d’aujourd’hui ? — On n’aime pas en général provoquer les mesures violentes de la justice », dit la voix qui devint plus faible et s’éteignit. « Il est très imprudent au contraire de ne pas le faire, pensa K. tout en s’en allant, il faut essayer de savoir [par expérience] ce que sont ces mesures violentes. »
Il se rendit chez Elsa sans une hésitation. Confortablement rencogné dans la voiture, les mains dans les poches de son manteau — il commençait déjà à faire froid — il regardait la rue s’agiter à ses pieds. Ce n’était pas sans satisfaction qu’il se disait que le tribunal, s’il était vraiment en fonction, [se trouvait] en ce moment [à cause de lui dans] de sérieuses difficultés. Il n’avait pas dit clairement s’il viendrait ou ne viendrait pas ; le juge l’attendait donc, et peut-être toute une foule ; le seul K. ne paraîtrait pas, pour la déception de la galerie. Sans se soucier de la justice il se rendait où il voulait. Il se demanda un moment s’il n’avait pas par distraction donné l’adresse du tribunal à son cocher et lui lança bruyamment celle d’Elsa ; le cocher approuva de la tête : c’était bien ce qu’on lui avait dit. À partir de ce moment-là K. cessa petit à petit de penser au tribunal, et l’idée de la banque se mit comme autrefois à l’accaparer tout entier [1].

On notera la collusion, la confusion étonnante — toujours possible apparemment pour Joseph K. — entre une convocation au Tribunal et un rendez-vous avec une femme. Elsa, on le sait, on l’a dit, est un prénom qui signifie en hébreu : « Dieu m’est promesse » ; pour celui qui ne tient pas ses promesses ! quel prénom !… : un chef d’accusation en soi. La mise en abyme entre le rendez-vous amoureux avec la femme et la convocation du Tribunal nous ramène à celui plaisamment baptisé de l’Askanischer Hof  : où une troupe d’amis, servant de jurés pour la circonstance, prononcèrent à Franz K. leur « Verdict » : il devait rompre ses fiançailles avec Felice Bauer, puisque le mariage ne serait jamais consommé.
Se rendant au Tribunal ou peut-être au lieu où travaille Elsa, au lieu où il a rendez-vous avec Elsa, K. ne sait plus ce qu’il a donné au cocher comme adresse. On notera le choix du fiacre, en outre, le choix du moyen hippomobile, donc du cheval, plutôt que du moyen mécanique, symbolique en soi, puisque le cheval est un animal psychopompe dans la littérature romane et romantique, qui vous fait passer du monde des vivants au monde des morts [2], par exemple, ou dans toute autre réalité que celle où habituellement on vit.
Le Rendez-vous avec Elsa n’est sans doute pas privé, au reste : il va au café, où elle est serveuse, au « cabaret » où elle fait son numéro, sans doute chaque soir, sans plus.

Un autre épisode marquant est la visite à la mère, autre marginalia. On y découvre que par rapport à cette mère, K. est un « étranger », « étranger [3] » au sens baudelairien du terme, « étranger » aussi comme l’étranger de Camus : Meursault. Étranger à soi-même. Étranger au monde.
Le projet de visite à la mère nous apprend que la mère est aveugle et se réfugie dans la religion. Ce qui dégoûte K. écrit Franz K. Mme Grubach faisant les valises de M. K. apparaît comme étant pour K. une mère de substitution. Elle est la mère idéale à vrai dire, puisqu’il la paie ! donc il n’est pas lié à elle. On retrouve là, la vision prostitutionnelle que Joseph K. comme Franz K. peuvent avoir de la femme.
Si Franz K., névrosé, est employé dans une compagnie d’assurance (sic ! on n’aurait pu rêver plus parfaite ironie !…), K., lui, est fondé de pouvoir dans une banque. Or, l’argent autorise, selon l’utopie du monde moderne naissant alors, tout : d’être au dessus des gens, du monde, et surtout en dessous de soi-même. K. pourtant s’affiche contre la prévarication et la corruption : « Moi, je ne mange pas de ce pain-là ! » Quelle Hypocrisie ! Il refuse ses chemises et de payer les flics, mais avec Titorelli, il est prêt à se vendre, à donner son cul, ce que nous révèle presque explicitement la marginalia « La Maison ».
Une mère qu’on ne voit pas — il ne va la voir que tous les trois ans et encore !… — cela peut signifier plusieurs choses : d’abord qu’on est mal à l’aise en sa présence, qu’on a quelque chose à lui cacher (son homosexualité inconsciente par exemple) ; d’autre part, plus profondément, plus radicalement — avec une radicalité artaudienne, d’un Artaud qui rêve d’un « corps sans organe », parce que l’on est étranger à la corporéïté triomphante que toute mère représente, à la sexualité que toute mère représente, dont l’enfant même est le symbole vivant de la finalité et du sens. Comme Meursault inspiré par Joseph K. à Camus, lequel est aussi l’objet d’un « procès », Joseph .K est peut-être passible de mort, parce qu’il est étranger à sa mère, donc à la corporéité, donc à la vie.
Joseph K., en somme, n’aime personne, pas même soi, d’où la mort symbolique du couteau dans le cœur qu’on retourne dans la plaie. K. ne sait pas aimer ; K. ne saura jamais aimer. D’où son constat : « comme un chien » ; il meurt « comme un chien » ; on notera l’ellipse sur le verbe : « je meurs » ; puisqu’il n’a pas aimé, il n’a donc pas vécu ; il ne peut même pas comme Meursault — donc plus pauvre que Meursault — dire : « je meurs ». Il ne peut ni dire : j’ai vécu, ni je meurs. La condition pour pouvoir dire « je meurs » est de pouvoir dire « j’ai vécu », et inversement. Pouvoir dire : « je meurs » implique de pouvoir dire : « j’ai vécu » ; c’est là la condition.
Qui revoit-il ou qui croit-il revoir ultimement avant de mourir : Bürnster — alias Felice Bauer, bien sûr — : à savoir celle qui lui a fait prendre conscience qu’il était incapable d’aimer.
Aimer l’autre est la seule façon de s’aimer soi, car on ne peut se voir positivement, construit, sans cesse reconstruit que dans les yeux de l’autre. Si l’on est un peu intelligent, comme l’était Kafka — Hermann Kafka étant lui au contraire, dans sa vanité satisfaite, le prototype même du crétin absolu : celui-là même pour qui la corporéité qu’on impose à autrui dans le cadre de la sexualité n’a jamais posé aucun problème : tant le vaniteux est toujours aussi égoïste, — si l’on est un tant soi peu intelligent, donc, on se trouve moche, nul, idiot ; c’est seulement dans les yeux de quelqu’un qu’on existe, qu’on se bâtit et se rebâtit chaque jour, par amour pour elle ou pour lui.
Joseph K. finit avec un couteau de cuisine dans le cœur. On se souvient du passage sur lequel se clôt le livre inachevé sans doute de Franz K., mais la critique nous apprend que cette fin est l’un des premiers fragments écrits par Franz K., peut-être même à l’origine même du projet, de l’envie d’écrire le livre : « […] l’un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge ; l’autre lui enfonça le couteau dans le cœur et l’y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K. vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue. / "Comme un chien !" dit-il, c’était comme si la honte dût lui survivre [4]. »
Ce que décrit Kafka ici, c’est la mort de quelqu’un qui n’a pas aimé. Il est puni symboliquement par où il a fauté. Un être qui n’aime pas ne parvient pas à se sortir de la « chiennerie » de la vie ; un être qui aime seul le peut. Quelqu’un qui n’aime pas son corps peut par amour pour l’autre le considérer en effet comme un outil pour faire plaisir à celui ou à celle qu’il aime, et, ainsi, constatant son efficacité, finir en quelque sorte par l’aimer ; et tout s’arrange. Mais un être qui ne s’aime pas et qui n’aime pas est cerné par sa propre viande : il est enfermé en elle comme au cachot. L’être prostitué, lui, n’est qu’un morceau de viande aussi ; un être qu’on n’aime pas n’est lui aussi qu’un morceau de viande qu’on prostitue à soi-même et voué tôt ou tard à l’équarrissage. K. n’ayant jamais aimé, n’est qu’un morceau de viande. C’est pourquoi il a droit au couteau de boucher pour finir et pour en finir.

Si Camus a pris pour modèle Kafka dans son premier roman L’Étranger — il est encore influencé, — il n’en demeure pas moins que son héros Meursault ne meurt pas « comme un chien » ; Son destin ne lui propose qu’une vie d’assassin : il la prend quand même ; il choisit pleinement d’enfin s’assumer. Toute la différence entre les deux héros tient au fait que Camus n’a jamais eu de problèmes graves d’incarnation, de sexuation entendons ; s’il est vrai qu’il partage avec Kafka l’expérience de la tuberculose, la comparaison s’arrête là. Camus fut un amant sans état d’être, avec des états d’âme sans doute mais sans état d’être. En outre, Camus est un humaniste : il croit en des valeurs communes, il se bat pour une « commune présence [5] » au monde, accessible au « plus grand nombre » ; Kafka, lui, ne se bat pour personne, autre que pour lui, et, il le sait déjà d’avance : en vain ; Kafka ne croit positivement en rien. L’écriture est libératoire chez Camus ; chez Kafka elle ne rend compte que de « L’Irrémédiable [6] » et de « l’Irréparable [7] » d’un emprisonnement rédhibitoire.
Chez K. il n’y a ni espérance, ni grâce. C’est différent chez Camus, puisque partant de l’idée et du concept d’« absurde » qu’il a découvert dans l’Œuvre même de Kafka, à sa lecture, Camus, reprenant le mythe de Sysiphe et le posant comme un archétype de la condition humaine, n’en conclut pas moins, après l’avoir montré roulant sa pierre du bas de la montagne à son sommet, en vain, qu’ il faut imaginer Sysiphe heureux. Pour Kafka, Sysiphe ne l’est pas : il est damné, condamné.
S’il en faut une autre preuve : La Colonie pénitentiaire offre avec sa machine à tatouer, une autre métaphore de l’écriture. Chez Franz K. c’est toujours sur le corps qu’on écrit, c’est toujours le corps, l’idée du corps, le support de toute écriture ; et, il s’agit pour lui toujours d’occulter le corps par l’écriture, jusqu’à en mourir, puisqu’il ne croit pas à la quelconque perspective d’un « corps glorieux » ; puisqu’il ne croit pas possible que l’art puisse enfin être un jour pour ce qui le concerne le corps « Un » possible, ce fameux « corps sans organe » que rêvera plus tard Artaud. Dans les lettres à Felice, on lit ce terrible aveu :

J’ai souvent pensé que la meilleure façon de vivre pour moi serait de m’installer avec une lampe et ce qu’il faut pour écrire au cœur d’une vaste cave isolée. On m’apporterait mes repas et on les déposerait toujours très loin de ma place, derrière la porte la plus extérieure de la cave. Aller chercher mon repas en robe de chambre en passant sous toutes les voûtes serait mon unique promenade. Puis, je retournerais à ma table, je mangerais avec ferveur et je me remettrais aussitôt à travailler. Que n’écrirais-je pas alors ! De quelle profondeur ne saurais-je pas le tirer ! Sans effort ! Car la concentration extrême ne connaît pas l’effort. Sauf que je ne pourrais peut-être pas le faire longtemps, et qu’au premier échec, peut-être inévitable même dans de pareilles conditions, je serais contraint de me réfugier dans un accès grandiose de folie. Qu’en dis-tu chérie ? Ne te dérobe pas à l’habitant de la cave [8] !

Dans une lettre à Max Brod datée du 5 août 1922, on peut lire également :

[…] pour donner à toute cette histoire une pointe littéraire — la pointe ne vient pas de moi, mais de la chose même —, j’ajouterai que dans ma peur du voyage, il y a même cette considération que je serais éloigné de ma table de travail au moins pour quelques jours. Et cette considération ridicule est en réalité la seule juste, car l’existence [9] de l’écrivain dépend vraiment de sa table de travail, il ne peut jamais s’éloigner de sa table de travail s’il veut échapper à la folie, il doit s’y accrocher avec les dents.

Autre texte consternant (mais on peut les multiplier à l’infini) :

L’amertume que j’ai ressentie hier, chez Baum, quand Max a lu mon histoire d’automobile. J’étais séparé de tout le monde et, en face de mon histoire, j’avais le menton littéralement enfoncé dans la poitrine. les phrases désordonnées de cette histoire, où il y a des trous dans lesquels on pourrait mettre les deux mains ; telle phrase ronfle, telle autre sonne le creux… N’apparaissent que des débuts décousus toujours et, par exemple, toute mon histoire d’automobile n’est faite que des débuts décousus. Si je parvenais une fois à écrire un ensemble plus important et bien construit du début à la fin, l’histoire ne pourrait jamais se détacher de moi définitivement et, en tant que proche parent d’une histoire saine, je pourrais en écouter la lecture avec calme et les yeux ouverts ; mais au contraire chaque morceau de l’histoire vagabonde ça et là sans patrie et me jette dans la direction opposée [10].

Enfin, comme pour conclure et revenir à l’essentiel du problème jamais résolu, à l’origine de tout le travail littéraire, qui n’est qu’un travail de deuil, de deuil de la vie pour le « Non-né » qu’est Franz K. : il s’agit de revenir au coupable, à Hermann Kafka, au père : l’origine des « Lettres », l’origine kafkaïenne de toute littérature :

[…] l’obstacle principal au mariage vient déjà de la conviction inaltérable que pour entretenir une famille, et surtout pour la diriger, il faut tout ce que j’ai reconnu en toi, et tout en même temps le bon et le mauvais, tel que cela est organiquement lié chez toi, donc la force et le sarcasme à l’égard de l’autre, la santé et une certaine démesure, du bagou et de la médiocrité, de la confiance en soi et de l’insatisfaction à l’égard de tous les autres, une prépotence et de la tyrannie, une connaissance humaine et de la méfiance à l’égard de la plupart des gens, puis également des qualités sans désavantages comme l’assiduité, la résistance, la présence d’esprit, le culot. De tout cela, je n’avais presque rien ou très peu seulement, et c’est avec cela que je voulais me risquer à me marier, alors que je voyais que même toi tu avais fort à lutter dans le mariage et, en outre, que tu te montrais insuffisant par rapport aux enfants ? Je ne me suis évidemment pas posé cette question explicitement, et je n’y réponds pas explicitement, sans quoi, la pensée ordinaire se serait emparée de la chose et m’aurait fait voir d’autres hommes qui sont différents de toi (pour en nommer un proche qui est très différent de toi : oncle Richard), et qui se sont mariés quand même et ne se sont pas effondrés pour autant, ce qui est déjà beaucoup et m’aurait amplement suffi. Mais ce n’est pas une question que j’ai posée : je l’ai vécue depuis l’enfance. D’abord, je ne me suis pas mis à l’examen seulement par rapport au mariage, mais par rapport à n’importe quel détail, tu m’as convaincu par ton exemple et par ton éducation, comme j’ai essayé de te le décrire, de mon incapacité, et ce qui devenait vrai et te donnait raison pour n’importe quel détail devait évidemment être surabondamment vrai pour les plus grandes, donc pour le mariage. Jusqu’à mes tentatives de mariage, je me suis comporté à peu près comme un homme d’affaires qui vit au jour le jour avec, il est vrai, des soucis et de très mauvais pressentiments. Il fait de petits bénéfices, qu’en raison de leur rareté il ne cesse de palper et d’amplifier dans mon imagination, à part quoi les pertes sont quotidiennes. Tout est comptabilisé, mais on ne fait jamais de bilan. Alors vient la nécessité de faire le bilan, c’est-à-dire les tentatives de mariage. Et il en est des fortes sommes avec lesquelles il faut compter ici comme s’il n’y avait jamais eu le moindre profit, tout n’est qu’une seule grande perte. Et maintenant marie-toi sans devenir fou ! / C’est ainsi que se clôt la vie que j’ai menée jusqu’ici avec toi, et voilà les perspectives que cela véhicule en soi pour le futur [11].

©Cloët, avril-mai 2005


[1.— Le Procès, Chapitres inachevés, « Pour l’épisode Elsa [Elsa] », p. 288-289.

[2.— Comme dans Lancelot, le chevalier de la charrette de Chrestien de Troyes.

[3.— Voir : Charles Baudelaire, « L’Étranger », in Le Spleen de Paris, I.

[4.— Le Procès, X, « Fin », p. 279-280.

[5.— Pour emprunter le titre d’un recueil célèbre de son ami René Char, et rappeler le sublime Discours de Suède en 1957, lors de sa remise du prix Nobel.

[6.— Voir : Charles Baudelaire, « L’Irrémédiable », « Spleen et Idéal », LXXXIV, in Les Fleurs du Mal.

[7.— Voir : Charles Baudelaire, « L’Irréparable », « Spleen et Idéal », LIV, in Les Fleurs du Mal.

[8.— Lettres à Felice, 14 au 15 janvier 1913.

[9.— Franz K. utilise le mot allemand : « Dasein ».

[10.— Journal, 5 novembre 1911.

[11.— Lettre au père, p. 73-75.