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Franz Kafka ou le « Non-né », chapitre 8

Franz Kafka ou l’Homme sans corps

jeudi 7 février 2008, par Jean-Louis Cloët

ELSA OU L’ALIBI, LENI…

« J’ai tout juste assez de santé pour moi, mais cela ne suffit déjà plus pour me marier et encore moins pour avoir des enfants. »
Franz Kafka, lettre à Max Brod du 11 novembre 1912.

K. a, paraît-il, « une amie », une petite amie : une « grande[…] fille […] solide » prénommée : « Elsa ». C’est l’infirmière Leni, la sulfureuse Leni, l’infirmière de Maître Huld, la « diablesse [1]  », la « sorcière [2]  » aux « yeux noirs [3]  », la « petite saleté qui est visiblement, pour comble, la maîtresse de l’avocat [4]  » — c’est du moins ce que l’oncle de K. croit, [5] —qui la débusque dans la vie, dans les fantasmes ou dans la stratégie de mensonge de Joseph K. Durant la première visite de K. chez Huld à l’instigation de l’oncle Albert — « le fantôme rustique » comme l’appelle K., qui s’est mis en tête d’introduire son neveu auprès de son vieil ami Maître Huld afin de tenter par ce biais de sauver « l’honneur [6]  », la réputation, le « bon renom [7]  » de la famille, — Leni la « sorcière », après avoir bordé son patron et accessoirement son vieil amant impuissant, impotent [8], faisant du bruit dans le vestibule pour attirer l’attention de K., finit par le décider à la rejoindre. Sitôt que K. a quitté la chambre, laissant L’oncle Albert, Huld et le chef de Bureau,
« à peine fut-il dans le vestibule, cherchant à se retrouver au milieu des ténèbres, qu’une petite main [, beaucoup plus petite que la sienne,] vint se poser sur sa main qui n’avait pas encore lâché la poignée de la porte. La petite main referma la porte tout doucement. C’était celle de l’infirmière, qui l’avait entendu venir. / "Il n’est rien arrivé […] ; j’ai jeté simplement une assiette contre le mur pour vous faire sortir. […] Je pensais, dit-elle, que vous viendriez de vous-même, sans que j’eusse à vous appeler. C’est tout de même curieux : d’abord, au moment où vous êtes entré, vous n’avez cessé de me regarder, et maintenant vous me faites attendre. Appelez-moi Leni, ajouta-t-elle hâtivement, comme si cette appellation ne devait pas être négligée un seul instant.

— Volontiers lui répondit K., mais la bizarrerie dont vous parlez, Leni est bien facile à expliquer. Il fallait que j’écoute d’abord le bavardage des vieux messieurs, je ne pouvais pas m’éloigner sans raison, et puis je ne suis pas un effronté, j’ai un caractère plutôt timide, et vous n’avez pas l’air non plus de vous emballer du premier coup.

— Ce n’est pas cela, dit Leni en posant son bras sur l’accoudoir et en regardant K. dans les yeux ; ce n’est pas cela, mais je ne vous plaisais pas, et je ne vous plais sans doute toujours pas.

— Plaire, dit K. en éludant
[c’est-à-dire : en cherchant à détourner la conversation : on ne peut être plus clair], plaire serait un mot bien faible…[Quel flatteur, ou, peut-être, faut-il entendre : tenter, comme seule savent lancer leur sortilèges les « sorcière[s] » ?]

— Oh ! » dit-elle en souriant.
La réflexion de K. suivie de cette petite exclamation procurait à Leni une certaine supériorité ; aussi K. se tut-il un moment. Comme il s’était habitué à l’obscurité de la pièce, il pouvait distinguer maintenant divers détails de l’installation. Il remarqua surtout une grande toile pendue à droite de la porte et se pencha en avant pour mieux la voir. Elle représentait un homme en robe de juge, assis sur un trône élevé dont la dorure éclaboussait tout le tableau. Ce qu’il y avait de curieux dans ce portrait c’était l’attitude du magistrat : au lieu de rester assis là dans une calme majesté, il appuyait fortement son bras gauche contre le dossier et le bras du fauteuil, mais son bras droit restait complètement dégagé, la main seule sur l’accoudoir, comme si le juge allait bondir dans un violent mouvement d’indignation pour dire une chose décisive, peut-être même pour prononcer le grand verdict. L’accusé devait être supposé au pied de l’escalier dont on apercevait les degrés supérieurs qui étaient couverts d’un tapis jaune.
« Peut-être est-ce mon juge ? dit K. en montrant du doigt le tableau.

— Je le connais, dit Leni en regardant elle aussi ; il vient assez fréquemment ; le portrait date de sa jeunesse, mais il est impossible qu’il lui ait jamais ressemblé car le vrai juge est extrêmement petit. Cela ne l’empêche pas de s’être fait représenter immense, car il est énormément vaniteux, comme d’ailleurs tous ici. Moi aussi je suis vaniteuse, je suis très fâchée de ne pas vous plaire ! »
K. ne répondit à cette dernière réflexion qu’en passant le bras autour de Leni et en l’attirant près de lui. Elle appuya silencieusement la tête contre son épaule. Mais, pensant toujours au juge, il demanda :
« Quel grade a-t-il ?

— Il est juge d’instruction, dit-elle en prenant la main que K. avait passée autour de sa taille et en jouant avec ses doigts.

— Encore une fois un simple juge d’instruction ! fit K. déçu, les grands fonctionnaires se cachent. Il est pourtant assis sur un trône !

— Tout cela n’est qu’invention, dit Leni, le visage penché sur la main de K. En réalité, il s’assied sur une chaise de cuisine sur laquelle on pose une vieille couverture de cheval pliée en quatre. Mais ne pouvez-vous donc penser qu’à votre procès ? ajouta-t-elle lentement.

— Non, pas du tout, fit K. J’y pense même probablement trop peu.

— Ce n’est pas cette faute-là que vous faites, dit Leni. J’ai entendu dire que vous étiez trop entêté.

— Qui a dit cela ? » demanda K.
Il sentait le corps de Leni appuyé sur sa poitrine et regardait l’opulente et ferme torsade de ses cheveux foncés.
« Je ne peux pas en dire si long, répondit Leni, ne me demandez pas de noms, mais corrigez-vous de votre défaut, ne soyez pas si entêté : on n’a pas d’arme contre cette justice, on est obligé d’avouer. Avouez donc à la première occasion, ce n’est qu’ensuite que vous pourrez essayer de vous échapper, ensuite seulement ; et, même alors, vous ne réussirez que si quelqu’un vous vient en aide, mais ne vous en inquiétez pas, je m’en occuperai moi-même.

— Vous avez l’air de bien connaître cette justice et les mensonges qu’il y faut, dit K. en l’asseyant sur ses genoux car elle se pressait trop fort contre lui.
[K. s’écarte de Leni, de manière on ne peut plus significative, signifiante.]

— C’est bien comme ça », dit-elle en s’installant à l’aise après avoir égalisé les plis de sa blouse et de sa robe
[comme si elle cherchait à montrer qu’elle avait bien compris que K. ne la toucherait pas].
Puis elle se pendit des deux mains à son cou, renversa la tête en arrière et le regarda longuement
[elle revient donc à l’attaque].
« Et si je n’avoue pas, vous ne pourrez pas m’aider ? » demanda-t-il pour essayer.
[Faut-il mettre en rapport le terme « avouer » avec l’expression employée par Titorelli : « Êtes-vous innocent ? »]
« Je me fais des aides, pensait-il presque étonné ; d’abord Mlle Bürnster, ensuite la femme de l’huissier, et finalement cette petite infirmière qui semble avoir un si incompréhensible besoin de moi. La voilà assise sur mes genoux comme si c’était sa vraie place. »
« Non, répondit Leni en secouant lentement la tête, je ne pourrai pas vous aider si vous n’avouez pas. Mais vous ne tenez pas du tout à ce que je vous aide, vous vous en moquez complètement, vous êtes têtu et vous ne vous laissez pas convaincre…
[Sous-entendu : K. résiste à la tentative de séduction on ne peut plus appuyée pourtant de Leni. Par acquis de conscience, ne comprenant pas son attitude de refus face à ses avances, Leni s’enquiert un peu plus de sa vie privée : aurait-il quelque attache cachée ?] Avez-vous une amie ? demanda-t-elle au bout d’un instant.

— Non, dit K.

— Oh ! que si ! fit-elle.

— Oui, c’est vrai, dit K., je la reniais et je porte pourtant sa photographie sur moi. »
Et, sur la prière de Leni, il lui fit voir une photographie d’Elsa
[Elsa signifie en hébreu : « Dieu est mon serment » ; gageons que celle qui le porte ici pourrait se révéler parjure !… Gageons aussi qu’à une « Elsa », pas plus qu’à une Felice Bauer, ou à une autre, Joseph K., alias Franz K. n’est capable de tenir ses promesses. Elsa, c’est aussi ainsi que se prénomme la jeune fille que l’ami Max Brod épouse en février 1913, trahissant Kafka en quelque sorte [9]]  ; pelotonnée sur les genoux de K., Leni étudia l’image : c’était un instantané ; Elsa avait été prise à la fin d’une de ces danses tourbillonnantes qu’elle aimait exécuter au cabaret où elle servait ; sa robe volait encore en spirale autour d’elle, elle avait posé ses mains sur ses hanches fermes et regardait de côté en riant ; on ne pouvait pas voir sur l’image à qui elle riait ainsi.
« Et elle est lacée étroit, dit Leni en montrant l’endroit où cela se voyait à son avis
[sans doute la poitrine, la gorge décolletée qui se fait pigeonnante quand la femme est « lacée étroit » : cette mise en valeur des seins est assez typique dans les pays du Nord, les pays de l’Est, à l’époque, dans les milieux très populaires] ; elle ne me plaît pas ; elle est brutale et maladroite. Mais peut-être avec vous est-elle douce et gentille, la photo a l’air de le montrer. Ces grandes filles si solides ne savent souvent qu’être douces et gentilles ; seulement serait-elle capable de se sacrifier pour vous ?
[Pour cet homme-femme qu’est Joseph K. — on remarquera l’allure assez féminine de Kafka sur ses photographies : tout est fin chez lui, fragile, presque gracile, —il fallait, bien sûr, une femme-homme : Elsa. Leni cherchant à la jauger, du premier regard remarque aussitôt son allure masculine.]
— Non, dit K., elle n’est ni douce ni gentille, et elle ne serait pas capable de se sacrifier pour moi. D’ailleurs, je ne lui ai jamais rien demandé de tout cela, je n’ai même encore jamais regardé cette photo aussi attentivement que vous.

— C’est que vous ne tenez pas beaucoup à cette jeune fille, dit Leni ; elle n’est donc pas votre amie ?

— Si, dit K. je ne retire pas le mot.

— Il se peut bien, répondit Leni, qu’elle soit votre amie maintenant, mais vous ne la regretteriez pas beaucoup si vous la perdiez ou si vous la changiez pour une autre, pour moi par exemple.

— Évidemment, c’est une idée qui peut venir, dit K. en souriant, mais Elsa a une grande supériorité sur vous : elle ne sait rien de mon procès, et même si elle en savait quelque chose elle n’y penserait jamais. Elle ne chercherait jamais à me persuader de céder.

— Ce n’est pas là une supériorité, dit Leni ; si elle n’en a pas d’autre je ne perds pas courage. A-t-elle quelque défaut physique ?
[On a déjà vu avec la petite bossue, comme avec Bloch [10], que l’infirmité était un condiment de la perversion. Joseph K. serait-il un pervers ? La perverse et sadique Leni prospecte à présent cet aspect de la personnalité de K., somme toute possible, selon elle…]
— Un défaut physique ? demanda K.

— Oui, dit Leni, moi j’en ai un petit, voyez. »
Elle écarta le majeur et l’annulaire de sa main droite, entre lesquels la peau avait poussé jusqu’au bout de la deuxième phalange [11].
[Sous-entendu, on peut espérer que la même difformité l’afflige heureusement à la main gauche : on ne saurait ainsi pouvoir lui passer quelque alliance au doigt.]
K. ne remarqua pas immédiatement dans le noir ce qu’elle voulait lui montrer, elle guida sa main dans l’ombre et lui fit tâter la petite peau.
« Quel phénomène ! » s’écria K.
Et, après avoir jeté un coup d’œil d’ensemble sur la main, il ajouta :
« La jolie serre que voilà ! »
[Voilà que Leni a sa réponse ; mais elle conserve quelque ambiguïté, qui peut laisse espérer à Leni quelque développement propice, allant dans le sens de ce qu’elle souhaite : un affrontement sur le terrain où elle cherche à entraîner K., et, où elle se sait sûre à l’avance d’une victoire facile.]
Leni regardait avec une sorte de fierté l’étonnement de K. qui ne cessait d’ouvrir et de refermer ces deux doigts ; finalement, il les embrassa avant de les abandonner.
« Oh ! s’écria-t-elle aussitôt, vous m’avez embrassée. »
Hâtivement, la bouche ouverte, elle grimpa sur ses genoux ; K. la regardait stupéfait. Maintenant qu’elle était tout près de lui il remarquait qu’elle dégageait un parfum amer et brûlant, une sorte d’odeur de poivre
[l’odeur même du désir, sans doute]  ; elle attira la tête de K. sur sa poitrine, se pencha dessus, puis mordit et embrassa son cou, elle donna même des coups de dents dans ses cheveux [on voit bien qu’elle exprime par là son désir de domination].
« Vous m’avez prise en échange, s’écria-t-elle de temps en temps, vous le voyez bien maintenant, vous m’avez prise en échange ! »
[c’est peut-être crier un peu vite : victoire !…]
Mais, à ce moment, son genou glissa, elle poussa un petit cri et tomba presque sur le tapis. K. la saisit par la taille pour la retenir, mais il fut entraîné dans sa chute.
[C’est toujours ainsi que les choses doivent finir pour un homme avec une femme, pour Franz K. : être ramené au sol, être terrassé, mis à tapis.]
« Maintenant, dit-elle, tu m’appartiens. Voici la clef de la maison, viens quand tu veux », lui souffla-t-elle pour finir
 [12]. »

Ce n’est qu’une simple photographie, comme beaucoup d’hommes de l’époque en ont dans leur portefeuille, pour ne pas dire tous, pour montrer qu’ils sont "des hommes". Cette habitude masculine, faisant partie de la panoplie et des accessoires du parfait machiste et de "l’homme-homme sous tous rapports", a duré, par exemple, pratiquement jusque dans la seconde moitié du XXe siècle en France, jusqu’à ce qu’on supprime le service militaire (Tous les appelés envoyés en Algérie ou en Indochine avaient la photo de leur "fiancée" pour la regarder de temps à autre ou la montrer aux copains ; ceux qui n’en avaient pas avaient des photos de pin-ups pour les faire rêver). Bref, la photo d’Elsa ne prouve rien. Ce n’est vraisemblablement qu’une simple photo, et Elsa est sans doute une simple serveuse de cabaret à qui le célibataire Joseph K. va faire du gringue de temps en temps pour tenter de s’inventer une virilité, une serveuse qui danse pour les clients sur son lieu de travail, c’est en toutes lettres dans le texte : « elle aimait à exécuter au cabaret où elle servait […] une de ces danses tourbillonnantes [qui faisait] vol[er] en spirale [sa robe] autour d’elle  » ; Elsa, vraisemblablement « entraîneuse », est peut-être même, en tant que serveuse et danseuse, une prostituée occasionnelle qui de temps en temps fait en extra quelque client qui ne lui déplaît pas. Le mot « cabaret » est explicite à l’époque et désigne quelque "mauvais lieu". N’oublions pas que Kafka fréquente comme beaucoup d’hommes de son temps les bordels (ce qui ne veut pas dire qu’il consomme [13]), et, que les lieux publics comme les cafés — voire les cabarets donc, — dans la Mittel-Europa de l’époque sont une véritable institution : les hommes vont y lire leur journal, y prendre leur repas, vont y finir leur journée de travail avant de rentrer chez eux. Mais peut-être Elsa travaille-t-elle dans un lieu plus « confidentiel » encore (comme dirait ironiquement Baudelaire), un « cabaret » plus « cabaret » que de coutume, et le mot « cabaret », peut être, peut-être entendu comme un doux euphémisme : Elsa sur la photographie danse, avec une gorge pigeonnante remarque de suite Leni, comme pour attirer le chaland ; Elsa serait une entraîneuse dont K. aurait la photo. Sans plus. K. se contredit sur Elsa, ce que Leni remarque : « vous ne tenez pas beaucoup à cette jeune fille, dit Leni ; elle n’est donc pas votre amie ? / — Si, dit K., je ne retire pas le mot. / — Il se peut bien, répondit Leni, qu’elle soit votre amie maintenant […] » entendons : "dans le fil de la conversation", parce qu’il était nécessaire de regagner sur Leni la supériorité qu’elle avait momentanément acquise sur K. Comme pour enfoncer le clou dans sa petite main palmée, sa « jolie serre » avant même qu’il ne la découvre, K. ajoute : « Elsa a une grande supériorité sur vous : elle ne sait rien de mon procès, et même si elle en savait quelque chose elle n’y penserait jamais. » Et pour cause !…

Une question se pose Franz-Joseph K. aurait-il une vision prostitutionelle de la femme ? Elsa, Leni, la petite bossue perverse et ses compagnes délurées… : autant de preuves vivantes qui tendraient à le confirmer. Avec la femme de l’huissier, la situation est plus prostitutionnelle encore, bien plus claire, bien plus explicite — si besoin était ! — que celle d’Elsa, de la petite bossue ou de Leni. La femme de l’huissier constitue donc, en quelque sorte, la version explicite d’un même propos sur la femme, récurrent et obsessionnel, du même sujet, du même objet de répulsion névrotique. La version explicite de la vision prostitutionnelle de la femme se résumerait comme suit : la femme est au pire une marchandise, liée donc au pouvoir d’achat, soumise donc au pouvoir de prévarication, à la parodie de justice sociale incarnée par l’étudiant et le juge. La femme de l’huissier en est l’archétype, l’allégorie : elle se vend au plus offrant, cocufiant son mari qui est au bas de l’échelle juridique : simple huissier. On retrouve là les obsessions kafkaïennes classiques : Kafka et le mariage, Kafka et l’argent ; les liens étroits du mariage et de l’argent. Que faut-il entendre par « argent » ? : la reconnaissance sociale. Kafka n’existant pas pour son père, n’a pas eu l’ambition qui lui eut attribué quelque mérite aux yeux d’autrui, et à ses propres yeux d’abord ; Kafka n’est qu’un fonctionnaire, comme l’huissier ; il avait un doctorat en Droit qu’il n’a pas su ni pu moralement, psychologiquement, monnayer ; inhibé qu’il était, il est devenu fonctionnaire, donc globalement exploité, avec un bas salaire, par masochisme. Dans la mesure où il n’est que fonctionnaire, comme le très piteux Akaki du « Manteau [14] » de Gogol, les femmes lui sont — lui semblent — inaccessibles. Ironie : l’employé d’une compagnie d’assurance contre les accidents du travail qu’est Franz K. fait de Joseph K. un fondé de pouvoir dans une banque.

À Franz K., les femmes semblent inaccessibles, sauf à la marge ; sur le plan social d’abord : Kafka draguera des serveuses de café ; sur le plan prostitutionnel : Kafka fréquentera les bordels. L’huissier serait une fois de plus — ne sommes-nous pas dans un rêve ? — serait, voire est, un double de Kafka. Un Kafka marié, fonctionnaire ; un Kafka voué à l’échec du mariage. À l’échec ?… Cocu, par exemple : puni « par où il a péché », par impuissance.
La première image que la femme de l’huissier donne à K. est celle d’une femme qui lave du linge. Voilà un symbole de la sexualité kafkaïenne : laver du linge ; laver, parce que dans la névrose kafkaïenne, tout ce qui relève de la sexualité est sale, comme pour Baudelaire. C’est au reste sans doute parce que Kafka trouve toute espèce de sexualité sale qu’il est obsédé par le désir du mariage. Rappelons-nous du propos de Baudelaire à ce sujet : « Dans Les Oreilles de comte de Chesterfield, Voltaire plaisante sur cette âme immortelle qui a résidé pendant neuf mois entre des excréments et des urines [Saint Augustin est là !]. Voltaire, comme tous les paresseux haïssait le mystère. / Au moins aurait-il pu deviner dans cette localisation une malice ou une satire de la Providence contre l’amour, et, dans le mode de la génération, un signe du péché originel. De fait, nous ne pouvons faire l’amour qu’avec des organes excrémentiels. / Ne pouvant pas supprimer l’amour, l’Église a voulu au moins le désinfecter, et elle a fait le mariage [15]. » Le propos baudelairien cache de fait cette profession de foi : « Du culte de soi-même dans l’amour, au point de vue de la santé, de l’hygiène, de la toilette, de la noblesse spirituelle et de l’éloquence. / Self-purification and anti-humanity. / Il y a dans l’acte d’amour une grande ressemblance avec la torture ou avec une opération chirurgicale [16]. »
Pour jeter les ponts de l’intertextualité pour mieux tenter de convaincre la lectrice ou le lecteur, on ne peut résister à citer ce passage dans le Journal de Franz K. [17], autre indice de cet érotisme fétichiste assez stupéfiant, assez singulier qui le caractérise : « Cet après-midi chez Baum. Il donne des leçons de piano à une petite fille pâle qui porte des lunettes. Son petit garçon est assis en silence dans la pénombre de la cuisine et joue indolemment avec un objet impossible à identifier [De quoi peut-il s’agir, symboliquement ? C’est indicible ou innommable]. Impression de grand bien-être. Surtout devant les gestes de la bonne, une grande femme qui lave la vaisselle dans un baquet [18]. »

En somme, la sexualité, pour Kafka, c’est « Caca [19] » au sens où Artaud l’entend. Artaud mime le sentiment et le conditionnement enfantin avec l’usage de ce mot. « Caca » en langage enfantin, désigne tout ce que les adultes disent qu’il faut considérer comme « sale », c’est par excellence le mot même qui désigne la culpabilité dans ce qu’elle a de plus innommable, mais de plus indicible aussi pour l’enfant psychiquement "bien conformé". L’enfant finit au reste par désigner avec ce mot de dégoût conforme au "bien penser" qu’on cherche à lui imposer, non seulement les choses, mais plus métonymiquement, par extension aussi, les gens qu’il n’aime pas. Pour Kafka, ainsi, pour l’enfant Kafka, l’immature définitif : Felice Bauer : « Caca ! » ; Julie Wohrizek : « Caca ! » Etc.… etc.… Il y a chez Kafka, quoique plus discrète peut-être, l’obsession de la fécalité telle qu’elle triomphe chez Artaud, la haine, la crainte hystérique de l’obligation d’« avoir un os [20] » et de devoir « montrer l’os ». Tout Le Procès tourne autour de l’obligation d’« avoir un os », de « montrer l’os », bref d’être "un homme", au sens où doit, où devrait l’entendre, viril, machiste par tradition et par devoir, un petit fils de boucher. Mais, de fait, seul Hermann Kafka a le droit d’en avoir un d’« os », puisque F. K. — pour paraphraser Sigmund Freud — n’a pas été capable de tuer le père.

Très symboliquement, dans la salle de justice où a lieu le premier interrogatoire de Joseph K., qui trouve-t-on ?… Un enfant, un adolescent — qui est Joseph K. : encore un double, mais venu d’un lointain passé cette fois, — qui conduit K.. vers les juges, qui le conduit à donner, qui le met en devoir de donner devant des vieillards assemblés, sa justification.
Sans doute, si les chrétiens et si les Juifs disent vrai, s’il y a effectivement un Dieu, et après la vie un au-delà, ce Dieu de toute bonté ne condamne-t-il personne : nous faisons le travail nous-mêmes. Tout le monde va au paradis ; l’enfer, c’est d’être au Paradis et de ne pas avoir les ressources de sagesse et le sens du bonheur nécessaires pour y être heureux. Une fois mort, notre jugement dernier ce doit être, sous le regard de toute bonté de Dieu, d’être confronté à l’enfant, à l’adolescent que l’on a été ; ce dernier ne doit alors nous poser qu’une seule question à la fois merveilleusement pleine de compassion et terrible : « Qu’as-tu fait de mes rêves ? » Combien ne peuvent rien répondre alors, et ne doivent-ils pas simplement baisser la tête en signe de défaite et d’aveu de compromission ?
Ici, dans cette salle des juges d’instruction, on notera que le public est essentiellement constitué de vieillards, dont le fameux juge retrouvé chez Huld. Ils semblent prospectivement incarner pour K. implicitement la question fatale : — Ai-je réussi ma vie ? Question finale.
Dans la salle de son tout premier interrogatoire, très symboliquement, K. se trouve entre le symbole du passage à l’acte (passage à l’acte toujours nécessaire au yeux d’une femme pour confirmer une relation mais impossible pour lui — que l’on songe à Felice Bauer, et aux autres —) : un passage à l’acte incarné par la femme de l’huissier sur laquelle se précipite l’étudiant, lequel passage à l’acte (qui eût sans doute été possible pour l’étudiant promis à un "brillant" avenir de pouvoir qu’il aurait pu être au lieu du fonctionnaire de police d’assurance qu’il est devenu : un comble !…) incarne, si l’on veut, la part inhérente qu’il peut y avoir de violence dans l’acte sexuel, qui révèle toujours la dualité, même aléatoire d’un dominant, d’un dominé, ce que Baudelaire appelle : « le bourreau [21] », « l’opérateur [22] » et « la victime [23] » : « épouvantable jeu où il faut que l’un des joueurs perde le gouvernement de soi-même [24] ! »
Joseph K., lors de ce premier interrogatoire, est donc symboliquement placé entre le symbole du passage à l’acte, le viol qui se passe au fond de la salle et que personne n’empêche et les Livres de Loi (symboliquement accompagné du cahier d’écolier du Juge) lesquels contiennent d’une part une gravure obscène représentant un couple nu prêt à passer à l’acte sur un canapé [25] — on retrouve là le symbole même du fantasme adolescent qui se contente d’images, et l’on songe à la photo d’Elsa, — et un roman pornographique qui a le même statut, grossièrement caché sous la couverture d’un livre de Loi : «  Tourments que Margueritte  [26] eut à souffrir de son mari  » :

« Que tout est sale ici ! » dit K. en hochant la tête. / La femme épousseta les livres du coin de son tablier avant que K. mît la main dessus. Il prit le premier qui se présenta, l’ouvrit et aperçut une gravure indécente. Un homme et une femme nus étaient assis sur un canapé ; l’intention du graveur était visiblement obscène, mais il avait été si maladroit qu’on ne pouvait guère voir là qu’un homme et une femme assis avec une raideur exagérée, qui semblait sortir de l’image et n’arrivaient à se regarder qu’avec effort par suite de l’inexactitude de la perspective. K. n’en feuilleta pas davantage ; il se contenta d’ouvrir le second livre à la page du titre ; il s’agissait là d’un roman intitulé Tourments que Marguerite eut à souffrir de son mari. / Voilà donc, dit K., les livres de loi que l’on étudie ici ! Voilà les gens par qui je dois être jugé ! / — Je vous aiderai, voulez-vous ? dit la femme. […] « Voilà donc tout, pensa K. Elle s’offre à moi, elle est aussi corrompue que tous les autres ici ; elle a assez des gens de justice, ce qui est facile à comprendre, et elle s’adresse au premier venu en lui faisant compliment de ses yeux [27].

Venons-en à présent à la question : pourquoi diable prend-on K. pour un « peintre en bâtiments » ? Le symbole est assez simple. Titorelli est un vrai "peintre", lui, qui sait tirer le portrait même aux petites filles, même et surtout si elles sont bossues ! Il sait assumer la sexualité, lui, et l’image de l’autre, même de l’autre sexe, vraisemblablement — on nous le suggère fortement — homosexuel et pédophile potentiel ou réel qu’il est. K., lui, n’est qu’« un peintre en bâtiment », soit un faux peintre, qui peint des façades par exemple, ou des murs, au kilomètre. Un faux peintre, c’est-à-dire symboliquement, métaphoriquement ce qu’on nomme très exactement : « un branleur [28] » (« Profondeur immense de pensée dans les locutions vulgaires, trous creusés par des générations de fourmis [29] » disait Baudelaire !…), incapable de s’assumer sexuellement, incapable d’assumer la réalité de l’autre et du sexe, seulement capable de la couvrir de blanc ou de couleur, de l’occulter. Joseph K. n’est qu’une façade ; ce qui va bien avec « sa belle petite gueule, sa petite gueugueule » comme dirait Cendrars.

Autre chose à rajouter, en codicille, sur le sujet : Leni, la femme de l’huissier, etc. inversent les rôles : ce sont des femmes-hommes au sens lacanien du terme (c’est dire qu’elles possèdent : « le phallus [30] »), qui prennent l’initiative. Avec les femmes-hommes, qui se donnent à lui, K. ne fait rien. Il constate, impuissant qu’on se donne à lui, et "fait façade" comme on tente de faire "bonne figure". Il ne les prend pas.

Autres éléments à rattacher sans doute à ces questions : les symboles de la cave et du grenier. Si l’on a un cadavre à cacher : le met-on au grenier ? Non. « Avoir un cadavre dans le placard », dit la « locution[…] vulgaire[…] » ; le placard ici, c’est « le cagibi ». Que dévoile-t-il symboliquement ? Une scène de flagellation entre hommes ; c’est-à-dire, à mon sens, le sadomasochisme homosexuel de l’homosexuel refoulé qui ne s’assume pas, qui ne pourrait vivre la relation homosexuelle — s’il passait le pas —que sur le mode sadique (pour punir) ou masochiste (pour se punir). Il n’en demeure pas moins qu’il y a une homosexualité latente, incurable chez Joseph K., chez Franz Kafka. Joseph K. se propose au reste pour prendre la place du fouetté ; mais, en même temps, il tente désespérément de se dégager de son emprise : il y a bien là un double mouvement : d’attirance et de répulsion tout à la fois. En outre, on remarquera que la scène de flagellation du « cagibi » semble devoir se reproduire indéfiniment, comme si le temps était arrêté, suspendu dans « le cagibi », condamné à se dérouler en boucle, « éternel retour », comme une damnation infinie. K. ferme le placard. Il refoule au lieu de regarder les choses en face. Qu’on songe à Oscar Wilde, qui, pour exemple significatif, se maria, eut des enfants, et, ne découvrit et n’assuma son homosexualité que sur un tard. K. a peur, lui : il cache aux gens de la Banque l’existence de la scène qui se déroule de manière ininterrompue dans « le cagibi », dans son placard, dans son placard mental. Car tout ceci n’est qu’un rêve, un cauchemar ininterrompu, on le sait.

Qu’on ne s’étonne plus que Milena Jesenska-Pollak ait été émue par Kafka, elle, la bisexuelle, l’homosexuelle un temps refoulée puis assumée, qui retrouvait là, sans doute, les atermoiements de jeune fille dont elle avait souffert, qu’elle avait été capable, elle, de dépasser ; elle crut ainsi un temps, ayant en quelque sorte un passé commun avec lui — n’était-il pas le seul qui pouvait la comprendre en somme ? — qu’ils pourraient former un couple hétérosexuel harmonieux.



POST-SCRIPTUM :

Une règle en critique : il faut commenter le texte au fur et à mesure qu’on le découvre, et échafauder, bâtir l’édifice critique en même temps que la découverte. Il faut garder intacte sa puissance de surprise, d’étonnement, de révélation : garder une virginité au texte. C’est ce que j’ai tenté et ce que je tente de faire ici, au fil des chapitres. C’est ce que je vais continuer de tenter de faire. Des chapitres, il en reste deux.

©Cloët, avril-mai 2005


[1.— Le Procès, VI, « L’ Oncle, Leni », p. 136.

[2.— Le Procès, VI, « L’ Oncle, Leni », p. 137.

[3.— Le Procès, VI, « L’Oncle, Leni. », p. 134.

[4.— Le Procès, VI, « L’ Oncle, Leni », p. 148.

[5.— L’oncle Albert, « le fantôme rustique » ainsi que l’appelle Joseph K. Voir : Le Procès, VI, « L’Oncle. Leni. », p. 125.

[6.— Le Procès, VI, « L’Oncle. Leni », p. 128.

[7.— Le Procès, VI, « L’Oncle. Leni », p. 128.

[8.— Le Procès, VI, « L’Oncle. Leni », p. 137 : « K. crut remarquer qu’elle caressait la main de l’avocat. »

[9.— « J’ai appris que vous devez rester dix-huit jours partis ! […] Mais ça n’en finit pas ! Tenez-vous au moins votre journal ? Si vous ne l’avez pas encore fait, installez-vous quelque part au bord de la mer et faites ensemble une description de votre voyage tel qu’il s’est déroulé jusqu’à présent, quand même cela devrait durer du matin au soir [il semblerait pourtant que des jeunes mariés qui se découvrent, tout à la joie et au bonheur, au plaisir de la découverte, aient pourtant à faire autre chose]. Je vous le dis, si vous ne le faites pas, vous aurez maille à partir avec nous [on appréciera le pluriel de majesté]. Et rentrez vite ! » Franz Kafka, à Elsa et Max Brod pendant leur voyage de noces, février 1913. Certes, on m’objectera que Max Brod et Elsa Taussig vivaient ensemble depuis 1908, mais, un mariage pour Kafka : c’est la grande affaire d’une vie !… C’est une relation qui s’officialise : Elsa devient soudain une rivale définitive.

[10.— Dont le patronyme par souci de vengeance est sans doute emprunté à Grete Bloch, la grande amie de Felice Bauer, qui joua un rôle déterminant dans la faillite du couple, en lui jetant "le mauvais œil", selon Kafka : Grete Bloch voyait clair en effet sur la personnalité réelle de Kafka.

[11.— On ne peut s’empêcher de penser aux difformités associées à la légende de Mélusine. Quand l’homme a enfreint la règle du mystère lié à la sexualité féminine, la descendance est frappée de difformités physiques.

[12. Le Procès, VI, « L’Oncle. Leni. », p. 142-147.

[13.— On pouvait aller au bordel aussi à l’époque pour prendre un verre, et, discuter avec les filles dans le salon, sans pour autant monter.

[14.— Voir : Nicolas Gogol, Les Nouvelles de Saint-Pétersbourg.

[15.— Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu, XVIII, R, 633.

[16.— Charles Baudelaire, Fusées, XI, R, 627.

[17.— Franz Kafka, Journal, 14 décembre 1914, p. 411.

[18.— Franz Kafka, Journal, 14 décembre 1914, p. 411.

[19.— Voir : Antonin Artaud, Pour en finir avec le jugement de Dieu, 1947.

[20.— Voir : Antonin Artaud, Pour en finir avec le jugement de Dieu, 1947.

[21.— Voir : Charles Baudelaire, Fusées, III, R, 624.

[22.— Voir : Charles Baudelaire, Fusées, III, R, 624.

[23.— Voir : Charles Baudelaire, Fusées, III, R, 624.

[24.— Voir : Charles Baudelaire, Fusées, III, R, 624.

[25.— Cf. : le divan où K. rêve de Titorelli dans la marginalia « Un rêve », divan dans lequel il évoque ou invoque on ne sait quelque passage à l’acte dans le même sexe comme étant soudain pour lui possible. Mais la morale juive et la morale tout court l’en empêchent : il ne fait pas bon d’être célibataire chez les Juifs, encore moins d’être homosexuel !…

[26.— Un prénom faustien qui fait du mari quelqu’être méphistophélique !…

[27.— Le Procès, IV, « Dans la salle vide. L’Étudiant. Les Greffes. », p. 90-91, passim.

[28.— On sait que le terme désigne en argot, en France, un garçon ou un homme qui n’ose pas aborder les filles et les femmes et qui se satisfait soi-même, honteusement, par la seule masturbation, se contentant de rêves qui ne se matérialisent jamais.

[29.— Charles Baudelaire, Fusées, I, R, 623.

[30.— Lacan, contestant les théories freudiennes, très machistes en fait et plaçant la femme dans un rôle de soumission face à l’homme, attribue « le phallus » — pour lui la faculté d’assumer la sexuation et la sexualité qui en découle — autant à la femme qu’à l’homme. Une femme peut-être "virile" pour lui, un homme peut-être "féminin", au sens où Freud l’entendait. Le fameux « sceptre mâle » n’est pas l’apanage des seuls hommes.