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Franz Kafka ou le « Non-né », chapitre 7

Franz Kafka ou l’Homme sans corps

mercredi 6 février 2008, par Jean-Louis Cloët

« SE FAIRE TIRER LE PORTRAIT » (« se faire "tirer"… »)… « NE PAS POUVOIR VOIR (ou se voir), MÊME EN PEINTURE »… : UNE QUESTION D’« IMAGE » À LA FOIS DE L’AUTRE ET DE SOI.

« — Vous fréquentez les gens de justice ? demanda K.

— Mais oui ! » fit l’avocat.
Et l’oncle déclara :
« Tu questionnes comme un enfant. […] » […]
« Vous travaillez pourtant, aurait-il voulu dire — et de fait il ne put s’empêcher de l’articuler nettement —, pour la justice du palais de justice et non pas pour celle du grenier ? […] »
Le Procès, VI, « L’Oncle. Leni ».

Pour les partisans de la thèse homosexuelle, de la thèse de l’homosexualité refoulée chez Joseph K., il y aurait comme argument les relations étranges qu’entretiennent Joseph K. et Bloch dans les descriptions que Franz K. en fait, lorsqu’ils sont par exemple, main dans la main, mariés par le sort, compagnon de chaînes, et, sans doute mariés dans la mort surtout comme dans "le mariage républicain" [1]. Bloch — au nom caricaturalement « Juif », K. garde sa main dans la sienne, lorsqu’ils dialoguent dans la cuisine, collés l’un à l’autre, au point que Leni s’en amuse. De même Bloch, sur l’ordre de Leni — de Leni la perverse, —Bloch, le chien, va embrasser la main de Huld, la lécher quasiment. Bloch courtise littéralement Huld, sur les conseils de Leni qui instaure entre le négociant et l’avocat un rapport de type sadomasochiste, rapport dans lequel elle s’affirme, elle, dans le rôle de « maîtresse » au sens le plus sadomasochiste du terme. Mais pour confirmer la thèse de l’homosexualité refoulée — si apparente dans la marginalia « La Maison », — la visite chez Titorelli tient sans conteste une place cardinale dans le livre. « —Êtes-vous innocent ? » demande plusieurs fois Titorelli. Le propos est on ne plus significatif. Même si, vraisemblablement tout ne se passe que dans le symbolique — puisqu’il ne s’agit que d’un rêve, d’un cauchemar, —« innocent », Joseph K. ne l’est plus en sortant de chez Titorelli ; après tout, chez les chrétiens ne pèche-t-on pas « en pensée, en parole, par action et par omission » ? K. a donc ici chez Titorelli péché plusieurs fois [2]. On va voir comment.

K. est recommandé à Titorelli pour tenter d’arranger son procès par un industriel familier de la banque où K. est fondé de pouvoir. L’industriel est-il de mèche avec la Direction, avec le Directeur adjoint, attaché à perdre K. ? C’est possible. Toujours est-il que muni de sa lettre de recommandation, ayant l’adresse de Titorelli, K. s’y rend. L’adresse le mène assurément dans les quartiers pauvres, où sans doute la prostitution s’exerce au grand jour, ce que Franz K. laisse entendre avec la troupe de « gamines » délurées que son imagination exaltée fantasme. "Mauvais lieu" par excellence, temple de l’interlope, bordel archétypal et symbolique, l’immeuble de Titorelli apparaît d’emblée comme le siège de la scatologie : « Dans la maison qu’habitait le peintre, un seul battant de la grande porte était ouvert ; [du côté de l’autre battant,] un trou était percé dans le mur d’où K., en se rapprochant, vit jaillir d’un coup un horrible liquide jaune et fumant qui fit prendre la fuite à un rat (dans la direction du canal voisin). [Même les rats fuient devant cette scatologie pour Franz K. avant de rejoindre l’égout à ciel ouvert, le grand collecteur des déjections humaines qu’est le grand canal de la vie. Et, comme pour montrer à Joseph K. comme au lecteur de Franz K. quelle est l’issue, au mieux, de cette scatologie :] Au pied de l’escalier, un marmot pleurait, couché à plat ventre sur le sol ; mais on l’entendait à peine dans le fracas qui sortait d’un atelier de ferblantier situé de l’autre côté du passage. La porte de l’atelier était ouverte ; on apercevait trois ouvriers groupés en demi-cercle autour d’on ne savait quelle pièce qu’ils frappaient à coups de marteau [3]. » L’atelier de Titorelli coexiste dans le même immeuble avec un atelier de ferblanterie qui se trouve au rez-de-chaussée. Titorelli habite lui au troisième étage — chiffre symbolique s’il en est [4] ! —. La métaphore de l’atelier de ferblanterie est en soi parlante, annonciatrice de ce qui attend Joseph K. a l’étage : comme s’il était lui aussi de fer blanc et non d’acier : donc malléable à souhait ; Titorelli va s’employer à le former et le déformer à sa guise, à le rendre plat, à le conformer à ses désirs.
Le premier petit personnage, lequel apparaît comme un troll, que croise Kafka, après le bébé rampant, c’est une petite, une gamine délurée à peine pubère, et, détail troublant : bossue, comme Bloch. Joseph K. l’aborde  : « "Y a-t-il dans la maison un peintre Titorelli ?" / La fillette, une gamine bossue qui avait à peine treize ans [on dit qu’elle a douze-treize ans, elle est donc tout juste pubère, tout juste réglée], lui donna un petit coup de coude et le regarda en coulisse [elle y met donc des sous-entendus plus qu’interlopes]. Ni sa jeunesse ni son infirmité n’avaient pu la préserver de la plus complète corruption. Elle ne souriait même pas, elle examinait gravement K. d’un regard fixe et provocant [5]. »
Idée géniale de la part de Franz K. d’introduire une petite bossue dans l’affaire qui préoccupe et monopolise, et martyrise Joseph K., avec ses coups de coude et ses regards entendus trahissant « la plus complète corruption », puisque l’infirmité est un condiment du pervers sexuel. Dans le même esprit : Bloch est infirme ; Leni a un « défaut physique ». Comme les enfants de Mélusine, tous sont affligés de quelque infirmité très symbolique. La petite bossue comme Bloch, sait comment l’on fait « la bête à deux dos », soyons en sûr, même entre hommes…
Joseph K. innocemment — innocent pour un temps encore, mais qui ne sera plus long — lui demande : « "Connais-tu le peintre Titorelli ?" [Faut-il l’entendre au sens biblique ? peut se demander le lecteur. Joseph K., lui, l’ignore encore.] / Elle fit oui de la tête, et demanda à son tour : / "Que lui voulez-vous ?" / K. pensa qu’il serait avantageux de se renseigner rapidement sur Titorelli : / "Je veux faire mon portrait, dit-il — Votre portrait ?" demanda-t-elle en ouvrant démesurément la bouche et en tapant légèrement sur le bras de K. comme s’il venait de dire une chose extraordinairement surprenante ou maladroite ; puis elle leva des deux mains sa robe, qui était déjà très courte, et rattrapa du plus vite qu’elle put les autres fillettes dont les cris se perdaient déjà dans les hauteurs de l’escalier [6]. »
Quand on lit la chose pour la première fois, on passe outre, sans bien comprendre le geste. Nonobstant, décomposons bien le mouvement, et, resituons le contexte de l’époque. Les enfants pauvres de l’époque n’ont souvent pas de sous-vêtements. « Votre portrait ? » sanctionne-t-elle plus qu’elle ne le demande, elle redonne alors symboliquement aussitôt un "coup de coude" à K., puis, comme pour montrer qu’elle a bien compris, qu’elle sait ce que cela veut dire — "en nom de code", si l’on veut — chez Titorelli, elle montre son sexe et s’enfuit. Cela signifie donc cela « faire un portrait », se faire tirer le portrait. Question d’image, en effet, d’image de l’autre, d’image de soi, de commerce entre l’une et l’autre ou l’un et l’autre.

La petite bossue, comme un troll, disparaît alors, mais… « au tournant suivant K. les retrouva toutes. La petite bossue les avait sans doute informées de [l’] intention [de K. de se faire "tirer le portrait"], et elles les attendaient là, de chaque côté de l’escalier, en se pressant contre les murs pour lui permettre de passer commodément et en rectifiant de la main les plis de leurs tabliers. Leurs visages et leurs attitudes exprimaient un mélange de puérilité et de corruption. Elles se reformèrent en riant derrière K. et le suivirent, précédées de la petite bossue qui avait pris la direction [de la troupe ou de la nuée] [7]. »
Sur la porte de l’atelier-chambre de Titorelli, le nom de Titorelli est peint en rouge, grossièrement, écrit Franz K. Autre détail emblématique. L’atelier, « L’escalier qui y conduisait était encore plus étroit [que le premier escalier], très long, tout droit, visible en son entier ; il s’arrêtait net à la porte. Cette porte était relativement éclairée, car elle recevait d’en haut le jour d’une petite lucarne oblique, était faite de planches en bois blanc sur lesquelles le nom de Titorelli était peint en rouge à gros coups de pinceau [8]. »
Et voici que le maître de cérémonie des lieux apparaît en costume de scène, prêt pour la séance : « K. n’avait pas monté la moitié de l’escalier en compagnie de son escorte que la porte s’entrouvrit et qu’un homme, attiré sans doute par le tapage de tant de pas, apparut dans l’entrebâillement, vêtu d’une simple chemise de nuit […] La petite bossue applaudit de plaisir, et les autres gamines se pressèrent derrière K. pour le faire avancer plus vite [9]. » La mise en scène est réglée d’avance, et, à l’heure, impatient, dans la salle se trouve déjà le public. Il est tellement pressé d’assister au spectacle qu’il entend parfois monter sur scène comme les nobles y avaient droit sous l’Ancien Régime, après tout ne sommes-nous pas dans le dernier plus grand empire d’Europe, à une époque où les mouvements populaires et populistes entendent briguer au droit aux privilèges eux aussi : « La petite bossue réussit seule à s’introduire dans la chambre en se glissant sous le bras qu[e Titorelli] tendait en travers de la porte, mais le peintre s’élança à sa poursuite, l’empoigna par les jupes, la fit tourner autour de lui et la déposa au-dehors à côtés des autres gamines […]. K. ne savait que penser de cette scène ; il semblait en effet que tout cela se passât le plus amicalement du monde. Les gamines au pied de la porte, levèrent toutes le menton, et lancèrent au peintre des plaisanteries [sans doute salaces et obscènes] que K. ne comprit pas ; Titorelli riait aussi tout balançant la petite bossue [ce qui doit figurer ou rappeler d’autres types de jeux vécus entre eux]. Puis il ferma la porte, fit une nouvelle révérence à K. et se présenta en disant : / "Titorelli, artiste peintre." [10]. »
K. — tout "innocent" qu’il soit — s’étonne un peu et s’enquiert d’obtenir quelque éclaircissement  : « "Elles ont l’air d’être très bien vues [que faut-il entendre par ce terme] dans la maison ! / — Ah, les petites fripouilles !" dit le peintre en cherchant vainement à boutonner le col de sa chemise de nuit. […] "Ces petites horreurs m’excèdent", poursuivit-il en renonçant à refermer sa chemise de nuit dont le dernier bouton venait juste de sauter [on ne se refait pas]. […] J’ai fait une fois le portrait de l’une d’entre elles [que faut-il entendre pas là ?] […] et depuis elles sont toutes sur mon dos. […] Elles ont fait fabriquer une clé de ma porte qu’elles se prêtent l’une à l’autre ; on ne peut se faire une idée d’un tel tracas. je rentre, par exemple, avec une dame dont je dois exécuter le portrait [encore ! il est décidément très productif, cet homme], j’ouvre la porte avec ma clé, et je trouve la petite bossue près de la table, en train de se peindre les lèvres en rouge [11] avec le pinceau [à jouer à la femme en somme] […]. Je rentre […] tard et je grimpe dans mes draps, quand je me sens la jambe pincée ; je regarde sous le lit et j’en sors encore une de ces péronnelles. Pourquoi viennent-elles ainsi me harceler chez moi, je n’en sais rien ; vous avez pu remarquer que je ne cherche pas à les attirer [12]. »
K. est "recommandé", ne l’oublions pas — comme dans « les maisons » particulières, dont l’adresse n’est connue que des initiés — : « Le grincement de la clé dans la serrure rappela à K. son intention de ne pas rester. Il sortit donc de sa poche le mot de l’industriel, le tendit au peintre et lui dit : / "J’ai appris votre adresse par ce monsieur que vous connaissez et c’est sur son conseil que je suis venu vous trouver." / Le peintre parcourut la lettre d’un regard et la jeta [très symboliquement] sur le lit. […] Pour comble, il demanda : / "Voulez-vous acheter des tableaux ou faire faire votre portrait [avec tout ce que semblent entendre les « gamines » et la petite bossue au sujet de cette expression, il ferait bien de se méfier] ?" / K. regarda l’artiste avec étonnement. Qu’y avait-il donc dans la lettre [13]  ? »
Dans l’épisode, la topologie ne manque pas d’intérêt aussi : un atelier tout en bois, en bois grossier, étroit, comme un cercueil de pauvre. Comme un de ces cercueils qui vous mène à la fosse commune. « On ne pouvait y faire plus de deux pas ni en long ni en large. Tout y était en bois, murs, plancher et plafond [14]. » Il y fait une chaleur d’enfer, c’est le cas de le dire !… Titorelli « pri[e K.] de prendre place sur le lit » « "je suis heureux de voir que vous êtes venu si tôt. L’affaire a l’air de vous tenir bien à cœur, ce qui ne me surprend bien évidemment pas. Mais peut-être aimeriez-vous d’abord retirer votre manteau ?" [ce n’est là que le premier élément d’un assez long déshabillage symbolique.] / Bien que K. eût l’intention de ne pas s’attarder, cette invitation du peintre lui fit le plus grand plaisir. L’air de la pièce était devenu pesant ; il avait déjà regardé souvent avec surprise le petit poêle de fonte qui était dressé dans le coin de la chambre : ce poêle n’était pas allumé ; la lourdeur de l’atmosphère ne pouvait pas s’expliquer. Pendant qu’il déposait son manteau de fourrure — il déboutonna même sa veste — le peintre lui dit pour s’excuser : / "J’ai besoin de chaleur, il fait très bon ici, n’est-ce pas ? […]." K. ne répondit rien ; ce n’était pas précisément la chaleur qui le gênait, mais plutôt cette lourde atmosphère qui l’empêchait presque de respirer ; la chambre ne devait pas avoir été aérée depuis longtemps. Ce désagrément s’accrut encore pour K. quand le peintre le pria de prendre place sur le lit […]. Titorelli parut même ne pas comprendre pourquoi K. restait sur le bord du lit ; il lui dit de ne pas se gêner, de s’installer confortablement, et, le voyant hésiter, il alla lui-même l’enfoncer dans les oreillers et les édredons. Puis il revint à sa sellette [c’est ce qu’on appelle : mettre quelqu’un sur la sellette, en l’occurrence non pas Titorelli, mais bel et bien K., ici,] et posa enfin, pour la première fois, une question positive [c’est ce qu’innocemment K. pense, du moins] qui fit oublier tout le reste à K. : / "Êtes-vous innocent ? demanda-t-il. — Oui", dit K. […] Je suis complètement innocent. / — Ah ! ah !" fit le peintre en inclinant la tête avec un air de réfléchir. / Puis il la releva subitement et dit : / "Si vous êtes innocent, la chose est donc très simple [15]." »
K. se déshabille. Les petites regardent par les fentes. Les fillettes sont clairement et indubitablement en position de voyeurisme. On entend dans le couloir où les petites sont agglutinées et observent la scène — c’est sans doute la voix de la petite bossue — : « Derrière la porte, une gamine recommença à demander : / "Titorelli ! Ne va-t-il pas partir bientôt ? / — Taisez-vous cria le peintre dans la direction de la porte ; ne voyez-vous donc pas que je m’entretiens avec ce monsieur ?" / Mais la gamine ne se tint pas pour satisfaite ; elle demanda encore : "Tu vas faire son portrait ?" / Et comme le peintre ne répondait pas, elle ajouta : "Ne le fais pas surtout ! il est trop laid !" / Il s’ensuivit dans l’escalier un incompréhensible méli-mélo d’exclamations approbatrices. Le peintre bondit vers la porte, l’entrebâilla — on vit les mains tendues des gamines qui suppliaient […] [16]. » Elles supplient ? Que cherchent-elles donc à obtenir ? D’être à la place de K. Cela semble possible. Là, c’est Titorelli qui joue, et qui joue avec K. : elles sont exclues du jeu pour une fois. Comme pour préfigurer et peut-être hâter les événements à venir, le rituel auquel elles ont été, semble-t-il, plusieurs fois témoins, voire actrices — Franz K. nous le laisse entendre, — une fillette de façon interlope et presque sans équivoque agite une paille de bas en haut, dans une fente, « lentement » :
L’attitude de K. devient elle aussi de plus en plus interlope. « Il resta tout aussi passif quand Titorelli se pencha vers lui et lui chuchota à l’oreille pour ne pas être entendu du dehors : / "Ces gamines appartiennent aussi à la justice. / — Comment ?" demanda K. en retournant la tête et en le regardant avec étonnement. / Mais Titorelli se rassit sur sa sellette et dit en plaisantant, comme pour expliquer : "Il n’est rien qui ne relève de la justice ! / — Première nouvelle", dit brièvement K. / La portée générale de la réflexion du peintre enlevait tout caractère inquiétant à sa remarque au sujet des fillettes. K. n’en resta pas moins un instant à regarder la porte derrière laquelle les gamines restaient tranquillement assises. Seule, l’une d’entre elle avait passé par une fente une paille qu’elle faisait monter et descendre lentement. / "Vous n’avez pas l’air, dit le peintre, de bien connaître encore la justice (il avait largement écarté les jambes et tambourinait de la pointe des pieds sur le plancher [comme pour marquer sans doute quelque signe d’impatience de pouvoir l’appliquer, l’exécuter]). Vous n’en aurez d’ailleurs pas besoin, puisque vous êtes innocent ; vous vous en tirerez tout seul." — Comment vous y prendrez-vous donc ? demanda K. Ne me disiez-vous pas à l’instant que la justice n’admet aucune espèce de preuve ? / — Elle n’admet pas de preuve devant le tribunal, dit le peintre en levant l’index comme pour faire remarquer à K. une subtile distinction [de quel type de preuve parle-t-il donc ?], mais il en va tout autrement des preuves que l’on produit officieusement, dans la salle de délibération [ou d’interrogatoire, comme en donne l’étudiant à la femme de l’huissier, en public], dans les couloirs, ou dans cet atelier [17]." »
Titorelli en termes codés en vient à évoquer les diverses possibilités qui s’offrent à K. dans son cas  : « "l’acquittement apparent et l’atermoiement illimité. C’est d’eux seuls qu’il peut être question, dit le peintre. Mais ne voulez-vous pas retirer votre veste avant d’aborder ce sujet ? / — C’est vrai, dit K. sentant qu’il suait fortement quand on lui rappela la chaleur. C’est presque insupportable." / Le peintre fit oui de la tête, comme s’il comprenait fort bien le malaise de K. / "Ne pourrait-on pas ouvrir la fenêtre ? demanda K. / — Non, dit le peintre ; ce n’est qu’une vitre enchâssée dans le cadre, on ne peut pas l’ouvrir [18]." »
K. qui semble ne rien comprendre, comprend peut-être mieux qu’on ne croit les alternatives qui lui sont exposées : « K. se demandait depuis le début de ce discours s’il devait retirer sa veste ; il finit par s’apercevoir qu’il ne tiendrait pas plus longtemps s’il ne le faisait aussitôt ; il l’enleva donc, mais la garda sur son genou pour pouvoir la remettre tout de suite si l’entretien ne se poursuivait pas. À peine fut-il en manches de chemise que l’une des gamines s’écria : / "Il a déjà ôté sa veste !" / Et on les entendit toutes se presser contre les fentes pour voir elles-mêmes le spectacle. / "Les fillettes croient, expliqua le peintre, que je vais faire votre portrait, et que c’est pour cela que vous vous déshabillez [19]." »
Titorelli prend la peine d’exposer les choses, avant que K. ne se décide : « "L’acquittement apparent et l’atermoiement illimité, […] c’est à vous de choisir. Je peux vous aider aux deux […]. […] Parlons d’abord, si vous voulez, de l’acquittement apparent. Si c’est lui que vous désirez, je vais vous écrire sur un papier une attestation d’innocence. La formule de cette attestation m’a été transmise par mon père, elle est complètement inattaquable. Une fois l’attestation écrite, je ferai le tour des juges que je connais. Je commencerai donc par exemple par exhiber le certificat ce soir au juge dont je fais le portrait quand il viendra poser chez moi. Je lui présente mon papier, je lui explique que vous êtes innocent et je me porte moi-même caution de cette innocence. Ce n’est pas un simple engagement de forme, c’est une véritable caution, c’est une chose qui m’engage [20]." »
Comme K. ne réagit pas comme il l’entendait, Titorelli relance : « L’acquittement apparent, dit le peintre, n’a pas l’air de vous paraître avantageux ? Peut-être préféreriez-vous l’atermoiement illimité. Dois-je vous expliquer le sens de l’atermoiement illimité ?" / K. fit : oui. / Le peintre s’était renversé confortablement sur son siège, la chemise ouverte sur la poitrine et une main passée dessous dont il se caressait les flancs
 [21]. » On commence à mieux comprendre, peut-être, ce dont il s’agit. K., lui, semble mieux comprendre en tous cas : « Le peintre n’avait pas fini que K. remettait déjà sa veste sur son bras et se levait pour s’en aller. / "Il se lève déjà ! cria-t-on derrière la porte. / — Vous voulez déjà partir ? demanda le peintre en se levant aussi. C’est certainement l’air qui vous chasse d’ici, j’en suis fâché. J’aurais encore bien des choses à vous dire. J’ai dû me résumer beaucoup trop succinctement, mais j’espère m’être fait comprendre. / — Oh ! oui", dit K. qui avait pris la migraine à force d’efforts d’attention [22]. »
Titorelli prend à nouveau la peine de bien exposer l’alternative dans laquelle K. — qu’il le veuille ou non — se trouve enfermé : « "Les deux méthodes ont ceci de commun qu’elles empêchent la condamnation de l’accusé. / — Mais elles empêchent aussi son acquittement réel, dit K. tout bas comme s’il eût été honteux de l’avoir compris. / — Vous avez saisi le fin mot", dit le peintre hâtivement. / K. mit la main sur son manteau, mais il ne put même pas se résoudre à enfiler son veston. S’il se fût écouté, il eût tout empoigné et serait parti dans la rue en bras de chemise ; les gamines elles-mêmes ne purent pas le décider à se vêtir bien qu’elles se criassent — prématurément — les unes aux autres qu’il était en train de s’habiller. Le peintre, ayant à cœur de donner une interprétation à l’attitude de K., déclara : / "Vous ne vous êtes pas encore décidé entre mes propositions. Je vous approuve. je vous aurais déconseillé moi-même de choisir immédiatement. Les avantages et les ennuis s’équivalent à un rien près. Il faut tout peser minutieusement. mais, d’autre part, on ne doit pas perdre trop de temps. / — Je reviendrai bientôt" dit K. qui, pris d’une soudaine décision, enfila sa veste, jeta son manteau sur son épaule et se précipita vers la porte, derrière laquelle les gamines se mirent alors à hurler. / K. crut les voir à travers le bois. / "Tenez-moi parole, dit le peintre sans le suivre, autrement, je viendrai à la banque pour vous interroger moi-même [on passe aux menaces, Titorelli rappelle à K. qu’il n’a guère le choix dans la supposée alternative]. / — Ouvrez-moi donc, dit K. en tirant sur la poignée que les gamines devaient retenir, car elle résista fortement [elles n’ont pas eu le spectacle qu’elles escomptaient : ce n’est pas encore pour cette fois]. / — Voulez-vous donc, lui demanda Titorelli, que les petites vous ennuient tout le long de l’escalier ? Passez plutôt par là", et il montrait la porte qui se trouvait derrière le lit. / K., ne demandant pas mieux, revint (prestement) vers le lit. Mais, au lieu d’ouvrir, le peintre se glissa sous le meuble et demanda des profondeurs où il gisait : / "Une seconde encore seulement ! N’aimeriez-vous pas voir une toile que je pourrais vous vendre [23]  ?" »
Autre détail très significatif : dans l’atelier de Titorelli : celle des ouvertures : évidemment très symbolique : K. finit par comprendre de quoi il en retourne : « La sensation d’être complètement isolé de l’air dans cet endroit lui causait un vertige. / Il frappa légèrement de la main sur l’édredon qui se trouvait à côté de lui : / "Mais c’est désagréable et malsain ! dit-il d’une voix faible. / — Oh ! non, dit le peintre, prenant la défense de sa fenêtre ; quoique ce soit une simple vitre, comme on ne peut jamais l’ouvrir la chaleur se conserve bien mieux qu’avec une double fenêtre. Et si je veux aérer, ce qui n’est pas très nécessaire, car l’air passe par toutes les fentes, je n’ai qu’à ouvrir l’une des portes ou même toutes les deux." / K., un peu consolé par cette explication, jeta un regard autour de lui pour trouver la deuxième porte. le peintre s’en aperçut et dit : / "Elle est derrière vous, j’ai été forcé de mettre le lit en travers." / Ce fut alors seulement que K. remarqua la petite porte (dans la cloison). / "Oui, tout est trop petit ici (pour un atelier), dit le peintre, comme pour prévenir une critique de K. J’ai été obligé de m’arranger de mon mieux. Le lit est évidemment mal placé devant la porte. Toutes les fois que vient le juge dont je fais le portrait en ce moment, il se heurte contre ce lit. Je lui ai donné une clé de cette porte pour qu’il puisse m’attendre ici quand je n’y suis pas ; mais il arrive généralement de grand matin quand je suis encore en train de dormir, il m’arrache naturellement toutes les fois à mon sommeil en ouvrant la porte à mon chevet. Vous perdriez toute espèce de respect pour les juges si vous entendiez les jurons avec lesquels je le reçois quand il passe sur mon lit le matin. […] [24]." » Ainsi donc le juge passe sur le lit de Titorelli, lui aussi. Ce qui lui faut des quolibets d’usage. Pour sortir de chez Titorelli et échapper à la folie hystérique des gamines délurées et voyeuses, K. est obligé lui aussi de passer sur le lit — par le lit ? — de Titorelli.
Titorelli qui se décide enfin à laisser échapper sa proie, sûr qu’il est de la retrouver bientôt « […] ouvrit enfin la porte en se penchant au-dessus du lit. / "N’hésitez donc pas, dit-il, à monter sur le matelas, personne n’entre ici autrement." / K. n’avait pas besoin de cet encouragement pour passer sans aucun scrupule ; il avait même déjà mis le pied au beau milieu de l’édredon quand, regardant par la porte ouverte, il eut un sursaut de recul : / "Qu’est-ce là ? demanda-t-il au peintre. / — De quoi êtes-vous étonné ? questionna l’autre aussi surpris. Ce sont les bureaux de la justice. Ne saviez-vous pas qu’il y en avait ici ? Il y en a dans presque tous les greniers, pourquoi n’y en aurait-il pas ici ? Mon atelier lui-même fait partie de ces locaux, mais la justice l’a mis à ma disposition [25]." »
« K. n’était pas si effrayé d’avoir trouvé en cet endroit les archives de la justice que de constater son ignorance de toutes les choses du tribunal. Il lui semblait que la grande règle devait être pour un accusé de se trouver toujours prêt à tout, de ne jamais se laisser surprendre, de ne pas regarder à droite quand son juge se trouvait à gauche, et c’était justement contre cette grande règle qu’il recommençait toujours à pécher [26]. »
Il repart avec trois toiles identiques qui représentent toutes des landes, soit des étendues d’herbes rases — on appréciera le symbole sur le plan psychanalytique —. Si l’on en croit le Docteur Freud qui veut que toute création "artistique" soit une sublimation de la libido, Titorelli cherche à lui refiler ses fantasmes, cachés symboliquement sous le lit, là où se cachent souvent les « gamines » aussi, pour venir pincer Titorelli afin qu’il fasse leur portrait. « "C’est une lande", dit-il à K. en lui tendant le tableau. / La toile représentait deux grêles arbres posés sur une herbe sombre à une grande distance l’un de l’autre. Au fond, le soleil se couchait dans un grand luxe de couleurs. / "Bien ! dit K., j’achète ça." / […] "Voilà, dit [Titorelli], le pendant du premier." / C’était peut-être bien conçu comme le pendant du premier, mais on ne remarquait pas la moindre différence ; il y avait encore les arbres, l’herbe et le coucher de soleil. Mais cette similitude importait peu à K. […] — "Le motif a l’air de vous plaire ! dit le peintre en prenant un troisième tableau. Cela tombe bien, car j’ai encore ici une toile du même genre." / La toile n’était pas du même genre, c’était exactement la même. Titorelli exploitait parfaitement cette occasion de vendre ses vieux tableaux. / "Je prends celle-là aussi, dit K. Quel est le prix des trois ? /— Nous en reparlerons une autre fois, dit le peintre. En ce moment, vous êtes pressé et nous restons de toute façon en relations. Je suis heureux de voir que ces tableaux vous plaisent, je vais vous donner tous ceux que j’ai ici. Ils représentent tous des landes, j’ai déjà peint beaucoup de landes. Bien des gens ne les aiment pas parce qu’ils trouvent ces paysages un peu tristes, mais il y en a d’autres, comme vous, qui apprécient justement cette mélancolie [27]." »
Au sortir de chez Titorelli, aussitôt Joseph K. se retrouve alors dans les locaux de la Justice. Surprise ?… Pour le lecteur, pas vraiment.
« K. […] se trouvait déjà près de la sortie quand les gamines se précipitèrent au-devant d’eux ; le passage par le grenier n’avait donc même pas épargné à K. cette rencontre ! Elles avaient dû voir qu’on ouvrait l’autre porte de l’atelier et elles avaient fait un détour pour arriver de ce côté. / "Je ne peux vous accompagner, cria le peintre en riant sous l’assaut des gamines, au revoir. Ne perdez pas trop de temps à réfléchir [28]." »
Titorelli rie en voyant que les petites ont fait le tour ; Titorelli riant, est de mèche avec les petites…
©Cloët, mars-avril 2005


[1.— Le « mariage républicain » était une invention sadique et sordide des négriers et des planteurs colonialistes quand les « nègres » se révoltaient : il consistait dans le fait de lier deux « nègres » entre eux solidement et d’en tuer l’un. La putréfaction de l’un dont les chairs grouillaient de vers finissait par gagner l’autre encore en vie, pour la plus grande joie des bourreaux. Le survivant pourrissait ainsi de son vivant.

[2.— L’attitude homosexuelle peut être une attitude de soumission. Un être convaincu de son infériorité peut ainsi avoir envie masochistement de se faire —symboliquement mais très concrètement — enculer. C’est aussi la manière qu’emploie la langue populaire pour désigner ceux qui dans la société sont irrémédiablement les victimes : ce sont les « enculés » de service. Pour s’en convaincre, il suffirait de relire l’Œuvre de Jean Genet, et tout spécialement Querelle de Brest. La sodomie est une pratique de soumission très répandue dans les prisons, on pourrait au reste dire — sans chercher à faire de jeu de mots — qu’elle est « de mise ».

[3.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 179, passim.

[4.— On sait bien que dans l’univers judéo-chrétien, le chiffre trois désigne le chiffre de Dieu, le chiffre de la Trinité.

[5.— Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 180.

[6.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 180.

[7.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 180-181.

[8.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 181.

[9.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 181.

[10.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 181-182, passim.

[11— Un psychanalyste verrait sans doute ici quelque analogie avec le sang menstruel, lequel est aussi inscrit sur la porte de l’atelier.

[12.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 182-183, passim.

[13.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 183-184, passim.

[14.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 183.

[15.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 188-189, passim.

[16.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 190.

[17.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 190-191, passim.

[18.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 196.

[19.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 197.

[20.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 198, passim.

[21.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 202.

[22.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 203.

[23.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 204-205

[24.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 196-197.

[25.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 206-207.

[26.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 207.

[27.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 205-206, passim.

[28.— Franz Kafka, Le Procès, VII, « L’Avocat, l’industriel et le peintre », p. 207-208, passim.